Depuis la mi-février, un vent de panique souffle sur les Balkans. Les clients fuient les rayons produits laitiers des supermarchés de la région, dont les ventes se sont effondrées de 30 à 50%. En effet, le lait disponible serait contaminé à l’aflatoxine, une substance cancérigène produite par des champignons qui prolifèrent sur le maïs conservé dans une atmosphère chaude et humide. La contami­nation se transmet au lait si les vaches consomment des grains infectés. Ces phénomènes se produisent généralement au terme d’un été chaud et sec, comme celui de 2012 en Europe méridionale.

Marija, une Belgradoise de 35 ans, mère de deux jeunes enfants, épluche le journal avant de partir faire ses courses, pour savoir quelles sont les marques de lait officiellement contaminées. «Avec mes amis, nous ne parlons plus que de cela; au travail comme sur Internet, chacun essaie d’obtenir des informations pour savoir quel lait il est encore possible de consommer sans risque.»

La première alerte est venue de Croatie, puis s’est rapidement étendue à tous les pays qui importent du lait croate, notamment le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine. Cependant, les tests pratiqués dans ce dernier pays ont vite révélé que la Croatie n’était pas la seule à produire du lait contaminé, la production locale étant également touchée. C’est désormais la Serbie, grand exportateur de lait, qui constitue l’épicentre de la crise. Le Kosovo, l’Albanie et la Macédoine ont aussi retiré du marché des marques de lait importé, mais les tests indiqueraient que la production locale reste saine, pour le moment, dans ces pays.

«Guerre du lait» déclarée

Dans un premier temps, les gouvernements de la région ont essayé de minimiser la dangerosité de l’aflatoxine. Le ministre serbe de l’Agriculture, Goran Knezevic, a mis en cause les normes européennes retenues par les pays de la région: aux Etats-Unis, un taux supérieur d’aflatoxine est toléré. En Croatie, dans un premier temps, les autorités n’ont pas voulu révéler la provenance du lait contaminé, permettant au Parti paysan croate (HSS, conservateur) d’annoncer que celui-ci avait été «nécessairement importé». Finalement, le groupe laitier Dukat a pris la décision d’arrêter ses collectes auprès des producteurs locaux, confirmant ainsi que c’était bien les paysans croates qui produisaient du lait contaminé. La Bosnie-Herzégovine a cessé toutes ses importations de lait, provoquant de vives réactions en Croatie, où l’on accuse le pays voisin de vouloir «déclarer une guerre du lait».

L’affaire provoque également de vives tensions politiques en Serbie, où la presse dénonce l’inaction du gouvernement, le soupçonnant même d’avoir caché les résultats de certaines analyses. En retour, le ministre Goran Knezevic accuse l’opposition de «jouer sur les peurs de la population». Le gouvernement serbe vient de décider d’octroyer aux éleveurs 350 kilos de céréales saines par tête de bétail, mais aucun mécanisme ne sera mis en place pour compenser les pertes financières qu’ils ont déjà subies.

Il semble bien, pourtant, que les autorités politiques et sanitaires de tous les pays de la région étaient au courant du risque et n’ont pas pris à temps les mesures nécessaires. En octobre dernier, l’Italie avait ainsi refusé d’acheter un stock de maïs serbe, en raison de sa contamination. Le journaliste serbe Boris Drenca exprime la colère de beaucoup en demandant: «A quoi cela nous sert-il d’avoir un Etat, si celui-ci n’est pas capable de garantir la qualité du lait que je vais donner à mes enfants?»