La Toile francophone

Le lait de l’amertume

Très vive en Belgique, la protestation des producteurs de lait gagne du terrain. Les politiques sont interpellés, mais le secteur n’évitera pas de nouvelles réformes.

En Belgique, trois millions de litres de lait déversés dans des champs. A Paris, 22’000 litres offerts aux citadins, lesquels ont répondu présents: «C’est la bousculade. Plusieurs centaines de personnes se pressent autour du véhicule et du lait se répand sur la chaussée», racontait le Courrier picard. La crise de la production laitière se répand comme le blanc liquide sur le bitume bruxellois, devant les bâtisses de la Commission européenne. C’est la «révolte paysanne», dit le syndicat romand Uniterre, qui actualise son site en suivant les événements désormais étendus à l’Europe entière.

Les flots des trois millions de litres, la semaine passée, ont frappé les esprits en Belgique. Et au-delà: le portail québécois Cyberpresse, qui a consacré une galerie d’images à l’événement, titre une dépêche de l’agence AP: «Des millions de litres de lait gaspillés». A Bruxelles, Le Soir indique que «le succès est total, pour Erwin Schöpges, le président belge du MIG (Milk producers Interests Group): «On avait dit que les producteurs laitiers étaient à terre et qu’on n’y arriverait pas. Ils ont démontré tout le contraire. Ce n’est pas un bon jour pour l’agriculture de déverser tout ce lait, mais nous n’avons pas le choix! Ce n’est pas de notre faute, c’est celle du politique».»

Les manifestations des éleveurs attirent l’attention sur une profession qui se dit sinistrée. Le Temps a passé une journée chez les Gex-Fabry, près de Monthey. Le père, Bernard, fait quelques calculs éloquents: «Dans les années 1940, le prix du lait, à 55 centimes, était le même que le prix de la benzine. Il y a quinze ans aussi: à 1 fr. 10», rappelle-t-il. «Si on avait baissé le salaire des ouvriers, on serait dans quelle situation?» Ainsi se résume, dans sa brutale simplicité, son analyse politique de la situation: «Nos autorités, trop occupées aux affaires internationales, ne sont plus capables de rien gérer à l’intérieur du pays».

En Belgique, Le Soir cite Didier Mercier, producteur de la région de Dînant: «Je suis depuis 23 ans à mon compte, et je n’ai jamais connu une telle crise. Moi, je ne m’arrêterai pas si on ne nous fait que quelques concessions.» A ses côtés, «un fils de cultivateur a barré un T-shirt avec ces mots: «Moi, futur agriculteur, déjà la corde au cou».»

La faute au politique? Sans doute. Mais, dans un dossier étoffé, la RTBF rappelle que la réforme instituant le régime des quotas laitiers, promulguée en 1984 dans ce qui était la Communauté européenne, «fut d’abord contestée par les agriculteurs, notamment en France». Ceux-là même qui «défendent maintenant ce principe régulateur, gage de plus grande stabilité des prix à leurs yeux».

D’autant que l’Europe laitière n’est pas aussi unie qu’elle le paraît. Le ministre français de l’agriculture, Bruno Le Maire, le disait à Libération, qui l’interrogeait sur le scepticisme de la présidence suédoise de l’UE quant au maintien des quotas: «Le Danemark et les Pays-Bas sont sur un modèle ultra-productiviste. Ils considèrent qu’il vaut mieux laisser le marché détruire un certain nombre de producteurs laitiers. Pour la Suède, petit producteur, c’est une affaire presque idéologique.»

En outre, depuis l’introduction des quotas, les pays de l’Europe de l’Est, aux coûts de production plus bas, ont bousculé la donne. La grande distribution aussi, en baissant continuellement ses prix – bien sûr, elle se défend de toute responsabilité: en juin déjà, au Figaro, Marc-Edouard Leclerc affirmait que «la brique d’un litre de lait premier prix, qui représente 44% de nos volumes, nous est facturée 49 centimes, et nous la revendons 55 centimes dans nos rayons. C’est un peu culotté de nous interpeller sur ce sujet: d’une part, le prix d’achat est fixé uniquement entre les producteurs et les industriels; d’autre part, le prix de vente est contrôlé par les syndicats agricoles, et on se fait casser les rayons si nous descendons en dessous.»

Mardi soir 22 septembre, l’émission de France Inter Le Téléphone sonne faisait le point sur ces houleuses relations entre producteurs, transformateurs et grands distributeurs. Conclusion: l’Etat doit réguler.

A Fribourg, La Liberté juge à ce propos que «c’est maintenant au monde politique d’agir. Inoculer plus de libre entreprise et de responsabilité et compenser par des paiements directs l’abandon du soutien aux prix a été son choix. Mais celui-ci implique-t-il la liberté du loup dans la bergerie? Les transformateurs et distributeurs, accusés de ne lâcher sur leurs marges que des clopinettes, n’auraient pas intérêt, selon l’un de ses représentants, à des prix trop bas. Mais ces «Grands» auraient tort de profiter de leur force de frappe incontestable sur le marché pour manier l’arrogance ou reléguer leurs partenaires les plus faibles sur le strapontin lors des négociations.»

Retour aux responsables politiques, donc. Le Soir s’est même fendu d’une lettre au futur commissaire européen à l’agriculture, puisque la détentrice actuelle du poste, Mariann Fischer Boel, ne briguera pas un nouveau mandat après le renouvellement de la Commission, le 1er novembre. Le journal de Bruxelles revient sur les trois millions de litres déversés par protestation en apostrophant le prochain haut fonctionnaire: «Vous regardez à la télévision trois millions de litres de lait qui s’écoulent dans un champ, et vous vous rappelez certainement les mots que votre mère vous a répétés tant de fois lorsque vous étiez petit(e): «Termine ton assiette! On ne gaspille pas la nourriture quand il y a tant de gens qui meurent de faim sur terre.» Votre mère avait raison. Mais de raison, il n’est plus guère question pour beaucoup de fermiers. […] On peut condamner le gaspillage que représentent ces épandages de lait à répétition. Constater que seule une minorité de producteurs se sont pour l’heure rendus à cette extrémité. Mais on doit aussi entendre la détresse qu’il y a derrière un tel geste. Votre mère a bien fait de vous apprendre que ce n’était pas bien de jeter de la nourriture. Elle vous a aussi certainement appris qu’avant de condamner, il fallait essayer de comprendre. Et d’agir.»

La RTBF, elle, conclut: «Il est clair également que les producteurs ne pourront pas faire l’économie d’une réflexion sur leur mode de production et sur son caractère durable ou non. Il faut espérer, au milieu de cette crise si particulière, qu’ils seront en mesure de s’adapter avec le soutien de mesures au moins transitoires.»

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

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