La République française a bel et bien couvert des «crimes» lors de la violente décolonisation de l’Algérie, conquise par la force des armes entre 1827 et 1830. Cette admission, qui ne s’accompagne pas encore pour l’heure d’excuses officielles, de demande de pardon ou de réparations financières, est un tournant politique majeur qu’Emmanuel Macron est en train d’opérer, au moment où le polémiste Eric Zemmour, fils de rapatriés et possible candidat à la prochaine présidentielle, défend ouvertement la férule coloniale. La dernière manifestation de ce virage mémoriel est intervenue ce week-end, à l’occasion de l’hommage rendu aux Algériens morts lors des «ratonnades» du 17 octobre 1961 à Paris. La police française avait jeté dans la Seine des manifestants protestant contre l’instauration d’un couvre-feu pour les seuls Algériens. Onze mille cinq cents personnes avaient été arrêtées et 48 avaient trouvé la mort lors des affrontements avec les forces de l’ordre.

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Un traitement «sans tabou»

Cette reconnaissance tient en une phrase, dans un communiqué publié samedi par l’Elysée: «Les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon (préfet de police de Paris à l’époque, condamné en 1988 pour crimes contre l’humanité pour son rôle dans la déportation de juifs à Bordeaux sous l’occupation) sont inexcusables pour la République. La France regarde toute son histoire avec lucidité et reconnaît les responsabilités clairement établies.»

Elle suit de quelques jours le pardon qu’Emmanuel Macron avait, le 20 septembre, formulé envers les harkis, les supplétifs algériens ayant combattu aux côtés de l’armée française contre le Front de libération nationale (FLN) indépendantiste. Pour ces derniers, un projet de loi de «reconnaissance et de réparation» sera présenté avant la fin de l’année par le gouvernement. Une double preuve de l’importance que le dossier algérien est assuré de prendre en France lors de la campagne présidentielle, bientôt soixante ans après les Accords d’Evian du 18 mars 1962 qui mirent fin à la colonisation. «Pour la première fois, un chef d’Etat en exercice reconnaît la responsabilité de l’Etat dans un massacre considéré comme un crime», s’est félicité l’historien Benjamin Stora, auteur d’un rapport sur la mémoire de ce conflit, rendu en janvier et assorti de 22 propositions.

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Le traitement «sans tabou» accordé par le jeune président français de 43 ans à cette question mémorielle est évidemment générationnel. Emmanuel Macron, né en 1977, n’a rien connu du drame algérien et il a toujours cherché à s’adresser, comme candidat, à la seconde et à la troisième génération de Français rapatriés (environ 900 000 pieds-noirs ont quitté l’Algérie dans les dernières années du conflit) ou de Franco-Algériens nés dans l’Hexagone.

Le retour du discours pro-colonial

Deux autres déclarations l’ont d’ailleurs démontré. La première, très médiatisée, intervint en février 2017 lors d’une visite à Alger: le candidat Macron avait alors, déjà, qualifié la colonisation de crime, parlant même de «crime contre l’humanité» et de «vraie barbarie». «La colonisation fait partie de l’histoire française […], avait-il ajouté. Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.»

La seconde déclaration est bien plus récente. Elle date du 7 octobre dernier. Le président français a, ce jour-là, dénoncé «la rente mémorielle» dont profitent, selon lui, les autorités algériennes depuis l’indépendance. La traduction historique du «en même temps» macronien? «L’air du temps est ce qu’il est et les lignes bougent, note le journaliste Akram Belkaïd, invité du podcast Le Nouvel Esprit public. Il n’échappe à personne que la conjoncture est marquée par la forte résurgence du plaidoyer pro-colonial lequel s’impose dans la campagne électorale pour la prochaine élection présidentielle.»

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Le cas du 17 octobre 1961 est toutefois emblématique. D’abord parce que cette manifestation durement réprimée se déroula à Paris et qu’une partie des crimes furent commis par des policiers aux ordres d’un préfet connu pour sa dureté, alors que le général de Gaulle était à l’Elysée, élu président par les députés trois ans plus tôt, en 1958, sur fond de rumeurs de putsch des parachutistes revenus d’Alger (l’élection présidentielle au suffrage universel sera approuvée par référendum en septembre 1962). Ensuite parce qu’à l’époque, la diabolisation des sympathisants de l’indépendance par l’aile dure de la droite était à son pinacle et qu’une organisation terroriste, l’OAS, prétendait défendre l’Algérie française.

Or soixante ans plus tard, les braises de ce chaudron algérien ne sont pas éteintes. Eric Zemmour, très populaire dans les régions d’installation des pieds-noirs du sud de la France, souffle même en permanence dessus. D’où l’inquiétude d’Akram Belkaïd: «La colonisation est encore un poids à expier. Parce que le rapport fantasmé au passé, la nostalgie pour la puissance de l’empire et, certainement, la mauvaise conscience et la culpabilité empêchent l’expiation et donc la délivrance définitive. […] Les polémiques mémorielles, en réalité et pour l’essentiel, sont d’abord une affaire hexagonale. Ce qui se joue en France n’est rien d’autre qu’un réveil puissant de mémoires algériennes difficilement réconciliables.»