D’un côté le carnet rose, de l’autre, la colère noire. Le contentieux entre l’Algérie et la Libye, séparées par 1000 kilomètres de frontière commune, s’allonge à mesure qu’Alger distille des nouvelles de la famille Kadhafi. Lundi, son Ministère des affaires étrangères avait suscité «l’incompréhension» du Conseil national de transition (CNT) en révélant avoir accordé une autorisation «de passage» à Safia, l’épouse du colonel, ses enfants Hannibal, Mohamed et Aïcha, pour des «raisons humanitaires». Mardi, des sources gouvernementales algériennes crispaient un peu plus les rebelles libyens en confiant au quotidien arabophone Ennahar qu’Aïcha Kadhafi avait accouché le matin même d’une petite fille (lire encadré). L’hospitalité dévolue à la progéniture de Kadhafi dans le Sud algérien est un acte «très imprudent», allant à l’encontre des «intérêts du peuple libyen», a fustigé depuis Londres un porte-parole du CNT, qui exige le rapatriement des fuyards.

Depuis des semaines, Alger revendique une position de «stricte neutralité» vis-à-vis des «affaires intérieures» libyennes. Il n’a jamais appelé Kadhafi à quitter le pouvoir et n’a pas officiellement reconnu le CNT, déjà adoubé par une cinquantaine de pays. «La prudence est l’une des marques de fabrique de l’Algérie. Elle s’est toujours gardée d’intervenir dans les affaires de pays tiers. Lors du conflit entre l’Iran et l’Irak, par exemple, elle n’avait pris parti pour personne», rappelle l’intellectuel franco-algérien Akram Belkaïd.

Mais, pour certains membres courroucés de la rébellion, la «neutralité» du voisin algérien ne dissimulait rien de moins qu’une connivence avec le régime déchu de Kadhafi. Le vice-président du CNT, Abdel Hafidh Ghoga, avait ainsi accusé Alger d’appuyer militairement le colonel. Soutien aérien, livraison d’armes et de véhicules, voire mise à disposition de mercenaires… Les insinuations ont été nombreuses, sans qu’à ce jour le CNT ait brandi l’ombre d’une preuve. Certains pontes du CNT, à l’instar de son «premier ministre» Mahmoud Jibril, qui rencontrait lundi au Caire le chef de la diplomatie algérienne, s’efforcent de ménager un ton constructif avec Alger. Mais le ressentiment est enraciné depuis que l’Algérie a été l’un des poids lourds régionaux à se démarquer, en mars dernier, de l’appel de la Ligue arabe au Conseil de sécurité de l’ONU pour qu’il prenne «les mesures nécessaires pour l’instauration immédiate d’une zone d’exclusion aérienne» en Libye. C’est cette décision qui avait ouvert la voie à l’adoption de la résolution 1973, elle-même prélude à l’intervention militaire coalisée en Libye.

«Le paradoxe de la situation actuelle, relève Akram Belkaïd, est qu’Alger a entretenu des relations franchement mauvaises avec Kadhafi dès son arrivée au pouvoir.» Ce voisin «imprévisible et ingérable», qui se voyait en «locomotive politique du monde arabe à la mort de Nasser» et se posait en chantre d’une nation touareg unifiée dans le Sahel, n’a cessé d’agacer l’Algérie. «Pire, dans les années 1990, Alger l’a accusé à plusieurs reprises d’avoir laissé passer des armes au Groupe islamique armé (GIA), voire de l’avoir financé», rappelle l’essayiste.

Mais l’Algérie est aujourd’hui engoncée dans l’immobilisme dont s’accompagne le règne finissant d’Abdelaziz Bouteflika, son président septuagénaire et malade, qui a ouvert large ces derniers mois la vanne des subventions pour réfréner une agitation sociale menaçante. Et si remuant qu’il fût, le riverain Kadhafi était gage d’une certaine stabilité. «C’est une donne constante de la politique étrangère de l’Algérie. Elle n’aime pas l’inconnu, surtout pas à ses frontières», relève à cet égard Hasni Abidi, le directeur du Centre européen de recherche sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

Or, poursuit-il, «elle a très peur de la composante islamiste du CNT, qui a joué un rôle déterminant dans la chute du régime, à l’image d’Abdelhakim Belhaj, l’ancien chef du Groupe islamique combattant (GIC) libyen devenu le nouveau commandant militaire de Tripoli». Cette nervosité a été avivée par l’attentat dans l’académie militaire algérienne de Cherchell la semaine passée (18 morts) revendiqué par Al-Qaida au Maghreb islamique en raison du «soutien» d’Alger au «régime Kadhafi».