Le sommet informel des chefs d’Etat européen s’est transformé en sommet de crise pour aider la Grèce et sauver la zone euro attaquée par les marchés financiers. Ce jeudi, le président de l’Union européenne a annoncé que les pays de la zone euro prendront si nécessaire, des mesures «déterminées et coordonnées» pour préserver leur stabilité financière ébranlée par la crise grecque. Directeur de recherche du European Policy Center (EPC) à Bruxelles, Antonio Missiroli revient sur cette concertation au sommet.

Le Temps: Quel est le but de ce premier sommet informel des chefs d’Etat européens sous l’ère du Traité de Lisbonne? Antonio Missiroli: Le but du sommet est de créer un nouveau climat, un style de travail. Le président du Conseil européen, Hermann Van Rompuy veut plus de sommets à 27, mieux cadrés, pour empêcher la multiplication des sommets bilatéraux comme ceux de la France et de l’Allemagne. Il veut établir une stratégie, fixer des objectifs et établir des limites chiffrées que la Commission pourra utiliser pour distribuer de façon plus efficace les aides régionales. Il veut introduire plus d’incitation, mettre les Etats face à leurs responsabilités et leurs engagements. On verra le résultat de cela en juin.

– La réunion s’est transformée en sommet de crise pour soutenir la Grèce et peut-être sauver l’euro au passage… - Le débat était le suivant: faut-il confier ou non au Fonds monétaire international (FMI) la remise sur pied de la Grèce. Je crois que les chefs d’Etat ont eu l’impression que la Grèce n’était pas simplement victime d’attaques techniques mais politiques de la part de marchés financiers qui ne veulent pas être régulés, qui ne veulent pas plus de transparence. Ils mettent l’UE sur la défensive, ils la testent pour empêcher la régulation en s’en prenant au maillon faible qu’est la Grèce. Ils veulent savoir jusqu’où l’UE est prête à aller pour défendre la zone euro. Si l’on accepte qu’il s’agit d’attaques politiques, il faut alors une réponse politique et le FMI n’est pas le bon instrument. C’est pourquoi l’Allemagne, après un premier refus, a pris une décision politique pour défendre la Grèce, mais en posant ses conditions et en imposant un droit de regard de la Commission européenne sur la gestion grecque.

– Et c’est nouveau? - C’est du jamais vu. Pour la première fois un Etat de la zone euro est surveillé par d’autres pays. Cela change la nature du pacte de stabilité monétaire, même si on ne le dira pas aussi directement. Désormais, la zone euro va se comporter comme une zone de solidarité politique et non plus simplement technique. La souveraineté grecque est désormais limitée. Avant l’Allemagne ne voulait pas en entendre parler, elle ne voulait pas de plan de sauvetage. Là elle change les règles. Et elle va demander des contreparties: c’est elle qui établira les nouvelles règles de la zone euro. C’est normal, c’est celui qui paye qui décide. Et aujourd’hui, seule l’Allemagne peut le faire.

– Et les autres pays européens sont prêts à la suivre? - Je préfère ne pas me prononcer sur le cas de la France qui veut apparaître à cette décision. Les pays méditerranéens en sont plutôt satisfaits et les Nordiques sont hors de la zone euro.

– Que dire des Britanniques? - Ils connaissent les mêmes difficultés que les Grecs. Il y a des élections en mai qui pourraient ramener un pouvoir conservateur eurosceptique au pouvoir. Et puis c’est de la City de Londres que les attaques sont parties ou du moins par son truchement, il suffit de lire le Financial Times pour s’en convaincre. Et la City est liée aux Tories.

– Cette crise grecque n’est-elle pas en définitive l’occasion de faire avancer l’Europe? - Cela peut être perçu comme une chance. La France dit que c’est une opportunité pour créer une gouvernance économique européenne. L’Allemagne ne peut l’accepter, cela va trop loin. Mais cela peut permettre au Conseil européen de devenir le leader dans la concertation économique, pour établir les grandes lignes de la discipline fiscale, économique et de la compétitivité. La mise en place de ces décisions serait confiée à la Commission. C’est un progrès important pour l’UE, mais on va chercher à le dire à demi-mot. Si on l’affirme trop fort cela irritera les tenants de la souveraineté nationale ou pour des raisons de doctrine. Sur un plan intérieur, les dirigeants allemands ne peuvent pas le dire.

– Que dire du moteur franco-allemand? - J’ai des doutes sur ce couple. L’union monétaire, c’est l’Allemagne qui l’a réalisée en renonçant au Deutsche mark à condition d’en dicter les contours. Aujourd’hui, c’est à nouveau l’Allemagne qui fait avancer les choses à ses conditions. La France est dans une situation trop difficile pour le faire.

– On a beaucoup parlé d’un déclin européen ces derniers mois. Ce sommet va-t-il corriger cette image? - Je n’accepte pas les critiques britanniques qui parlent de déclin alors que l’Europe du Traité de Lisbonne n’est pas encore en place. L’Europe est dans une phase de transition multiple et difficile. Et ce n’est pas un hasard si elle a été attaquée à ce moment précis.