Le quartier du «Maghreb» à Düsseldorf est sous le feu des projecteurs depuis les agressions de la Saint-Sylvestre dans la ville voisine de Cologne. La présence maghrébine au sud de la gare centrale de cette riche cité des bords du Rhin et éternelle rivale de Cologne remonte aux années 60 et 70, lorsque la première vague de migrants est arrivée pour travailler dans les mines de la région.

Dès qu’a éclaté le scandale, certains des enquêteurs ont fait part à mots couverts de leur «conviction» que les agresseurs de Cologne pourraient «être liés» avec les bandes de petits criminels marocains ou algériens actives dans la région, notamment à Düsseldorf. N’ayant aucune chance d’obtenir l’asile politique en Allemagne, ces jeunes n’auraient d’autre solution que de tomber dans la criminalité.

Arrondissement populaire et sensible

Le «Maghreb» est un arrondissement populaire et sensible comme il en existe bien d’autres en Europe. Sauf qu’ici, l’ambiance semble presque bon-enfant, du moins dans la journée. «A partir de là, ça devient problématique», prévient Saïd, un habitant du quartier de 24 ans, en désignant le carrefour de la Ellerstrasse avec la Linienstrasse, le poumon du quartier, à quelques pas de la gare de Düsseldorf.

Dans la Ellerstrasse, la boulangerie «Casablanca» côtoie une droguerie vendent des plats à tajines. Le seul magasin de décoration du quartier est spécialisé dans les divans à l’orientale et l’entrepreneur en bâtiment a baptisé son entreprise «Ramadan Constructeurs». Un groupe de jeunes femmes voilées sort de chez le «créateur en pâtisseries Tanger». De corpulentes ménagères voilées rentrent chez elles les bras chargés de cabas. Dès la nuit tombée, la rue est aux mains des trafiquants en tous genres.

Opération coup de poing

Trois jours après une spectaculaire razzia, le week-end dernier, les dealers et les voleurs à la tire ont retrouvé leur place le long de la Ellerstrasse. 40 personnes -des Marocains et des Algériens non domiciliés dans le quartier- ont été arrêtées lors de cette descente de police massive. Mais toutes ont été relaxées faute de charges suffisantes. L’opération coup de poing était prévue de longue date, avant même les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. «Nous avons bon espoir de trouver des éléments qui pourraient aider à faire avancer l’enquête autour de ces agressions», précise Frank Kubicki, responsable de l’opération au sein de la police.

L’enquête sur les violences de Cologne progresse lentement. Trois semaines après les faits, la police assurait en début de semaine avoir arrêté un premier suspect. Un Algérien de 26 ans vivant dans un foyer de réfugiés de Kerpen près de Cologne est le premier à avoir été inculpé pour «agression sexuelle». A ce jour, une vingtaine de suspects presque tous Maghrébins sont en détention provisoire, la plupart pour vols ou pour coups et blessures. En regard du nombre des agressions – 821 plaintes de jeunes femmes ont été déposées à Cologne, dont quelques 350 pour agressions sexuelles- le bilan de l’action policière semble mince.

Un rapport qui choque l'Allemagne

Alerté par une recrudescence des vols et des agressions à Düsseldorf, le commissariat du quartier avait commencé en 2014 une étude interne sur la criminalité des jeunes en fonction de leurs origines. L’étude, baptisée «Casablanca», porte sur le risque pour les jeunes migrants de tomber dans la criminalité au cours de la première année suivant leur arrivée en Allemagne.

La conclusion du rapport – divulguée par la presse – a choqué l’Allemagne: un jeune arrivé en Allemagne a 40% de chances de tomber dans la criminalité au cours des 12 premiers mois de son séjour dans le pays s’il vient du Maghreb, contre 0,5% pour les Syriens. «Seuls les Bosniaques et les Monténégrins commettent si rapidement autant de délits», soulignent les auteurs du texte. Trafic de stupéfiants, vols, braquage, coups et blessures, menaces… Jusqu’à présent, le groupe ne s’était toutefois pas fait remarquer pour violence sexuelle.

Les habitants de la Ellerstrasse sont excédés

Pawel ne cherche même plus à remplacer les vitres de son kiosque à journaux-débit de boisson-tabac, détruites pour la troisième fois en quelques mois. Il est occupé à clouer des planches à la place de ce qui était un jour une vitrine. Kerstin rentre chez elle, sa fille de trois ans à la main. «Avec la petite, je ne mets plus les pieds dehors le soir. C’est trop dangereux ici.» Jens et Katja sortent du lycée. Lui est le seul à trouver le quartier «normal». Elle s’y sent «en sécurité le jour», mais «ne s’y promènerait pas la nuit.»

Deux délinquants, Khalid N, 28 ans, et Taoufik M, 33 ans, sont considérés par les enquêteurs comme étant à la tête de la criminalité organisée de la mouvance maghrébine de Düsseldorf. Les deux hommes sont soupçonnés de chercher le contact avec les nouveaux arrivants devant les foyers de demandeurs d’asile de la région, alors que les statistiques font état d’une recrudescence des arrivées en provenance d’Afrique du Nord depuis la fin 2015. Une aubaine pour les bandes organisées de Rhénanie, qui recrutent ces jeunes désorientés qui ne parlent pas allemand.

«Accélérer les choses en matière d’intégration»

Les autorités s’efforcent de tenir les réseaux criminels à distance des nombreux mineurs qui débarquent non accompagnés dans le pays. «Tous ont été chargés par leur famille d’une mission», explique Johannes Horn, le directeur des services de protection de l’enfance de Düsseldorf. «Soit ils doivent demander l’asile pour faire venir ensuite leur famille, soit ils doivent envoyer très vite de l’argent à la maison.

«Les jeunes sont tous sous pression, confirme Ahmet Toprak, professeur de l’université de Dortmund et spécialiste des questions de violence et de migrations. Je ne veux en aucun cas les excuser. Mais les jeunes Marocains ou Algériens n’ont aucune chance d’obtenir l’asile politique en Allemagne. Du coup, ils sont exclus des cours de langue et d’intégration, ne trouvent ni logement ni travail. Ils sont en quelque sorte condamnés à la criminalité dès qu’ils s’aperçoivent que l’Allemagne ne leur donnera pas l’occasion de réaliser leur projet d’envoyer rapidement de l’argent à leur famille». Pour le chercheur, la frustration combinée à l’alcool et à l’effet de groupe pourrait largement expliquer les faits du 31 décembre. «Il faut absolument accélérer les choses en matière d’intégration, si on ne veut pas que les Syriens, eux aussi, ne tombent dans la criminalité», prévient-il.