Union européenne

L’Allemagne durcit sa politique migratoire

Angela Merkel et Horst Seehofer ont annoncé lundi soir avoir mis fin au conflit qui les oppose sur les questions migratoires. Dans les faits, beaucoup d’incertitudes demeurent, notamment les réactions du SPD, de l’Autriche et de l’Italie, dont l’aval est indispensable

Angela Merkel et Horst Seehofer ne se sont même pas présentés ensemble pour annoncer la fin du conflit qui les opposait sur les questions migratoires et qui menaçait la fragile coalition au pouvoir à Berlin. Chacun a chargé son secrétaire général de négocier les détails de ce qui apparaît au premier abord comme un virage de la politique migratoire de l’Allemagne.

L’accord prévoit l’instauration de «centres de transit», fermés, dans lesquels devront séjourner les migrants ayant déjà déposé une demande dans un pays tiers de l’Union européenne, en général l’Autriche ou l’Italie. Le séjour doit y être de courte durée – une semaine en moyenne –, à l’image de ce qui se fait déjà dans les zones internationales des aéroports de Munich ou Düsseldorf pour les personnes sans papiers.

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Accords bilatéraux à négocier

Les centres – encore à construire – seront établis en Bavière, à la frontière avec l’Autriche. Les internés seront dans un second temps renvoyés vers le pays les ayant déjà enregistrés, dans le cadre d’accords bilatéraux encore à négocier. La charge en incombe au ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer.

Cette tâche semble particulièrement compliquée. Dès mardi matin, Vienne rappelait son refus de signer avec Berlin de tels accords bilatéraux. «Le gouvernement [autrichien] est prêt à prendre les mesures nécessaires pour protéger notre frontière sud [Italie, Slovénie]», a déclaré dans un communiqué le chancelier Sebastian Kurz. L’Italie quant à elle avait déclaré au lendemain du sommet de Bruxelles vendredi son opposition à «reprendre» les réfugiés enregistrés à Rome et qui se trouveraient sur le territoire allemand. Une rencontre entre Horst Seehofer et son homologue Matteo Salvini aura lieu le 11 juillet à Innsbruck en Autriche.

«Zones de prison»

Autre difficulté, la CDU et la CSU doivent encore vaincre les réticences du Parti social-démocrate, le troisième allié de la coalition au pouvoir à Berlin, qui a jusqu’à présent toujours refusé le principe de tels centres. En 2015, alors que des dizaines de milliers de réfugiés franchissaient chaque jour la frontière allemande, Sigmar Gabriel, alors chef du parti, avait refusé le principe de «zones de transit» alors réclamées par la CSU, parlant de «zones de prison», qu’il serait impossible de mettre sur pied pour des raisons organisationnelles et juridiques.

Aujourd’hui, le SPD, qui n’est plus crédité que de 16% des intentions de vote et n’a pas intérêt à faire imploser la coalition sur les questions migratoires, modère ses critiques. Andrea Nahles, la cheffe du groupe parlementaire des sociaux-démocrates se «félicite de l’accord trouvé» par les deux sœurs ennemies CDU et CSU, tout en précisant qu’il «reste de nombreux points à éclaircir». Certaines personnalités du parti se sont montrées plus critiques, comme le chef des Jeunes socialistes, Kevin Kühnert. «Le SPD s’est catégoriquement opposé aux centres fermés. Qu’ils soient en Afrique du Nord, aux frontières européennes ou à Passau [Bavière].»

Au Bundestag, l’opposition faisait monter la pression mardi sur les sociaux-démocrates, en amont d’une rencontre de la coalition dans la soirée, pour débattre de l’accord de lundi. Les Verts parlent de «camps d’internement». Le parti néocommuniste Die Linke estime qu’avec de tels camps, «l’humanité est foulée aux pieds», tandis que les libéraux du FDP estiment que la solution présentée ne «réglera pas le problème des migrations».

Des chiffres faibles

De fait, les centres évoqués par les conservateurs allemands ne concerneraient qu’une infime minorité des migrants. Selon les estimations, de janvier à la mi-juin, 13 500 personnes sont entrées en Allemagne après avoir été enregistrées dans un autre pays de l’Union européenne, soit une moyenne de 100 personnes par jour. «On se demande pourquoi la CSU a pris le risque de provoquer une crise politique pour des chiffres aussi faibles, se demande Michèle Weinachter, de l’Université de Cergy-Pontoise, interviewée sur RFI. Sans parler du fait que cet accord irrite profondément le chancelier autrichien, qu’elle a toujours présenté comme un allié.»

Dans ce contexte, parler de virage de la politique migratoire, comme le font les conservateurs bavarois, semble bien exagéré. «La vérité est que la politique migratoire de l’Allemagne a cessé depuis bien longtemps d’être aussi libérale que ce qu’on entend en général», assure Michèle Weinachter. Et de rappeler l’accord avec la Turquie signé en 2016, les accords bilatéraux conclus avec la plupart des Etats du Maghreb pour accélérer le retour des migrants déboutés du droit d’asile originaires de ces pays et l’accélération des expulsions, décidée en 2017, notamment vers l’Afghanistan, malgré la détérioration de la situation sécuritaire sur place.

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