Tel un produit d'appel, l'Allemagne attire à elle les jeunes démocraties de l'Europe centrale et orientale. Elle est plus, pourtant, qu'un objet de marketing agité par l'Occident. Elle joue un rôle propre, celui que lui confèrent sa puissance et sa position géographique. Développant des attaches économiques fortes avec des pays de l'ancien bloc communiste, l'Allemagne tisse aussi avec eux un réseau de partenariat militaire appelé à se densifier, et qui existe indépendamment de l'OTAN. Mais comme on le fait remarquer au Ministère allemand de la défense, ce réseau ne saurait concurrencer ni encore moins remplacer les liens de l'Allemagne avec l'Occident en général, avec les Etats-Unis et la France en particulier. Bien que manquant de consistance, le Corps européen est l'expression du rattachement de l'Allemagne à la «famille» européenne occidentale. Il rassemble cinq nations et totalise 50 000 hommes.

L'Allemagne, au cœur de l'Europe, a une fonction intégratrice et stabilisatrice évidente. Son influence militaire – grandissante – sur la partie orientale du continent tient autant à sa volonté d'être un acteur prépondérant sur cette scène-là qu'au souhait de certains Etats (la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et les pays Baltes) de trouver en elle un partenaire avec lequel établir des rapports de sécurité.

L'Allemagne ne fait plus peur. Le soin que le gouvernement allemand met à démontrer la nature hautement démocratique de la Bundeswehr y est pour quelque chose. De même, le maintien d'un système de conscription, contre l'option du tout professionnel, contribue-t-il à ce sentiment que l'Allemagne œuvre pour la paix. «Une défense constituée de professionnels uniquement alimenterait, tant dans le pays qu'à l'extérieur, des craintes liées au passé de la Reichswehr, cette armée née après la Première Guerre mondiale, et dont les cadres, tous de métier, avaient servi de creuset à la Wehrmacht», explique le professeur zurichois de stratégie militaire, Albert Stahel.

La conscription, poursuit-il, a d'autres vertus, en rapport avec les associations militaires bilatérales et multilatérales, existantes et à venir, nouées par l'Allemagne. Elle permet de disposer des personnels nécessaires à l'édification d'unités aux effectifs nombreux. C'est le cas, hors de l'OTAN, du Corps germano-néerlandais, du Corps européen et du futur Corps multinational du Nord-Est, qui, outre l'Allemagne, regroupera, le Danemark et la Pologne et remplacera l'actuel Corps germano-danois (voir infographie).

Dans l'immédiat et sur un plan strictement militaire, l'Allemagne offre sans doute davantage qu'elle ne reçoit. Les dividendes qu'elle peut retirer sont dans la dépendance des autres vis-à-vis d'elle. Ainsi, sans elle, la Hollande ne disposerait pas d'effectifs suffisamment nombreux pour former un corps d'armée et elle n'aurait pas un général de ce rang-là. Diplomate, l'Allemagne ne réclame pas pour elle seule le commandement des unités qu'elle tient sous son influence. Le premier commandant du futur Corps multinational du Nord-Est devrait être polonais.

S'agissant de l'association avec la Pologne, Berlin vise un but plus politique que militaire, admet-on au Ministère allemand de la défense. La Pologne est un Etat tampon entre les sphères russe et occidentale. Intriguée par cette évolution, la France, qui voit en l'Allemagne à la fois une alliée et une rivale, a développé récemment des liens militaires avec Varsovie. Elle fait partie aussi d'un ensemble politique triangulaire, qui la réunit à la Pologne et l'Allemagne précisément.

Mais Paris ne peut rivaliser avec Berlin en Europe orientale. Déjà, il est question d'une association militaire entre l'Allemagne et la République tchèque, d'une autre, aussi, avec l'Autriche, si Vienne clarifie sa position sur la neutralité, qui n'existe plus dans les faits, selon les Allemands.

L'Allemagne, enfin, accueille et dispense des cours militaires gratuits à une vingtaine d'Etats anciennement communistes. Avec, en sus, un apprentissage de la langue allemande.