Depuis quelques mois, l’Histoire s’installe au sein du Bundestag. Mercredi 30 novembre, les députés du Bundestag ont approuvé une résolution reconnaissant en tant que génocide la grande famine des années 1930 en Ukraine, connue sous le nom d’«Holodomor». En cela, l’Allemagne suit l’exemple d’une quinzaine d’Etats à travers le monde, dont l’Irlande, la Moldavie et la Roumanie, dont les parlements ont voté des résolutions en ce sens la semaine dernière. Pour la première fois aussi, le pape François a employé le terme de «génocide» au sujet de l’Holodomor la semaine dernière et dressé une comparaison avec «le martyre de l’agression» de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février. Le calendrier s’y prête. Le 24 novembre dernier, Kiev a commémoré cette grande famine – dont c’est le 90e anniversaire – qui fit plus de 4 millions de morts et qui fut la conséquence de la politique de collectivisation du pays par le régime soviétique de Staline.

En Allemagne ce mercredi soir, le texte a quasiment fait consensus, adopté par quatre des six partis représentés au Bundestag et en présence du nouvel ambassadeur d’Ukraine à Berlin, Oleksii Makeiev. La résolution estime que cette grande famine doit «rejoindre la liste des crimes inhumains commis par les systèmes totalitaires, au cours desquels des millions de vies humaines ont été anéanties en Europe». Il juge aussi que «l’ensemble de l’Ukraine a été touché par la faim et la répression» et «pas seulement ses régions productrices de céréales». «Avec la collectivisation forcée, la direction soviétique s’est efforcée de contrôler et de réprimer les paysans ainsi que le mode de vie ukrainien, la langue et la culture». Un «crime politique» qui visait la «suppression politique de la conscience nationale ukrainienne» et qui entre ainsi dans la «classification historico-politique du génocide du point de vue actuel» ajoute la résolution en appelant les autorités à soutenir la recherche sur un pan de l’Histoire «peu connu en Allemagne et en Europe».

Parallèle avec l’actualité

Interrogé par le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, Robin Wagener, initiateur de ce texte et président du groupe parlementaire Allemagne-Ukraine au Bundestag, dresse par ailleurs un parallèle clair avec l’actualité. «Poutine s’inscrit dans la tradition cruelle et criminelle de Staline», estime-t-il. «Aujourd’hui, l’Ukraine est à nouveau frappée par la terreur russe. Une fois de plus, la violence et la terreur visent à priver l’Ukraine de ses moyens de subsistance et à subjuguer le pays tout entier», juge ce député pour qui la qualification politique de l’Holodomor comme génocide est un «signal d’avertissement». Un message qu’il a réitéré à la tribune du Bundestag en appelant le gouvernement allemand à poursuivre son aide envers Kiev. «C’est notre devoir de stopper cette folie» a-t-il lancé dans l’hémicycle.

Pour l’historien Jan Claas Berhends de l’Université de Potsdam, «l’Ukraine faisait pression depuis plusieurs années» pour que l’Allemagne franchisse ce pas. «Que cette reconnaissance arrive maintenant, en pleine guerre en Ukraine, est le signal d’un soutien symbolique. C’est aussi une nouveauté car, jusqu’à présent, l’Allemagne était très occupée avec ses propres crimes», reconnaît-il.

La loi sur le négationnisme

Que signifiera en pratique cette résolution pour ceux qui, comme pour de nombreux historiens en Russie, ne qualifient pas cette grande famine de génocide? De tels propos tenus en Allemagne pourraient-ils être punissables? La question se pose depuis que la Chambre haute du parlement allemand, le Bundesrat, a confirmé la semaine dernière l’élargissement de la loi sur le négationnisme. Si, jusqu’à présent, seule la négation de l’Holocauste était passible de peines de prison, désormais «l’approbation publique, la négation ou la banalisation grossière du génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre» sont punissables si ces propos sont tenus dans le but «d’attiser la haine contre un certain groupe de population et pour troubler la paix publique».

Si de nombreuses voix estiment que cette loi réduira la liberté d’expression, l’historien Jan Claas Berhends n’attend pas d’effet concret sur le travail des historiens mais critique par principe ce genre de lois mémorielles: «Malheureusement, elles se multiplient en Allemagne et en Europe car elles sont faciles à faire de la part des politiques et ont un effet symbolique, constate-t-il. En revanche, je ne pense pas que la mission des parlements consiste à trancher sur l’Histoire.»