La bombe est là: à Lichtenberg, dans un quartier retiré de l'est de Berlin, au cœur de l'immense complexe qui abrite les archives de l'ancienne police politique de la République démocratique allemande (RDA), la tristement célèbre Stasi. Dans une salle, les bandes magnétiques sont soigneusement rangées sur des étagères. Dans une autre, les protocoles d'écoute occupent 730 m de rayonnage. Jusqu'ici, 364 m seulement ont été classés. Sagement ficelés, les autres documents attendent que les employés de la «Gauck-Behörde», l'organisme chargé de la gestion de ces archives, aient le temps de les exploiter. Il y a peu encore, le déchiffrage de ces écoutes téléphoniques n'était pas prioritaire. Ceci, jusqu'à ce qu'éclate le scandale des caisses noires de l'Union chrétienne-démocrate (CDU). Les révélations sur les dons occultes encaissés par Helmut Kohl, les caisses noires et les comptes en Suisse, qui ont tant secoué l'Allemagne ces derniers mois étaient déjà contenues dans ces protocoles d'écoutes, a révélé la «Gauck-Behörde». Depuis, ce vieux tas d'archives est à nouveau au cœur d'une vive polémique.

Schröder, Fischer, Schily,

et les autres

Et celle-ci pourrait encore s'élargir. La Berliner Zeitung révélait mercredi que des protocoles d'écoutes de Joschka Fischer et d'Otto Schily, aujourd'hui respectivement ministre des Affaires étrangères et ministre de l'Intérieur, viennent d'être retrouvés. Le chancelier Gerhard Schröder pourrait même bien avoir lui-même été espionné avant 1989, du temps où il était ministre-président de Basse-Saxe. «Je ne me suis pas renseigné, précisait-il mercredi au Temps lors d'une rencontre avec la presse étrangère. Mais entre nous, si je n'avais pas été surveillé, cela aurait signifié que je n'étais pas important», a-t-il ajouté en plaisantant.

A partir de 44 stations éparpillées dans toute la RDA, 2400 employés de la Stasi épiaient jour et nuit quelque 25 000 dignitaires d'Allemagne de l'Ouest. Jusqu'à la dissolution de la Stasi fin 1989, «chaque appel téléphonique d'Helmut Kohl était écouté», explique Peter-Michael Distel, ancien ministre de l'Intérieur de la RDA, aujourd'hui avocat à Potsdam. En janvier 1990, cet ancien responsable du service des protocoles d'écoutes a en effet fait passer la grande majorité des documents aux services secrets ou aux rédactions à l'Ouest. C'est ainsi que le journal populaire ouest-allemand Quick a pu en acquérir une partie. Le journal de boulevard avait montré beaucoup de retenue dans ses comptes rendus en renonçant aux détails trop indiscrets. Mais la publication des articles avait déclenché à Bonn une grande frayeur. «La série de Quick avait rendu tout le monde nerveux. On comprenait qu'il y avait là une bombe à retardement», explique Hans Neusel, alors secrétaire d'Etat au Ministère de l'intérieur. Les grands partis se mirent rapidement d'accord: tous les documents de la Stasi passés à l'Ouest devaient être détruits.

Le sort des papiers et bandes restés à l'Est est bien moins clair. Comme le prouvent des protocoles de l'époque, le délégué de Bonn auprès du ministre est-allemand de l'Intérieur fit pression pour que soient détruits les documents concernant les personnalités de l'Ouest. L'opération ne réussit pas totalement: l'existence de documents qui accablent aujourd'hui la CDU en est la preuve. Dans l'un des entretiens écoutés, Uwe Lüthje, l'un des responsables des finances de la CDU, expliquait qu'au 6 juin 1980, le parti détenait 593 000 DM sur un compte de la banque Vontobel à Zurich. Dans un autre, on apprend comment un dirigeant du groupe de presse Springer laissait entendre à la fin des années 80 qu'il pourrait «aider plein pot» la CDU si la chancellerie lui octroyait un réseau de téléphonie mobile.

Pressions intéressées

Ces archives tendent à prouver ce que Helmut Kohl a encore du mal à avouer ouvertement: qu'il était au courant des transactions douteuses et que son parti était soumis à des pressions intéressées. Sentant la menace, les avocats de l'ancien chancelier ont annoncé qu'ils déposeraient plainte si la «Gauck-Behörde» continue à sortir des documents. Celle-ci a reconnu avoir failli en remettant à la presse des protocoles où les informations personnelles n'avaient pas été noircies. L'institution estime toutefois que la loi sur les archives de la Stasi lui commande de remettre ces documents à la commission d'enquête sur les affaires de la CDU.

Volker Neumann, le président social-démocrate (SPD) de cette commission, a pourtant d'ores et déjà annoncé qu'il n'utiliserait pas ces protocoles d'écoutes. Gerhard Schröder lui-même conseille aux enquêteurs de ne pas exploiter ce matériel. «Cela ne ferait que légitimer une espionnite répugnante», nous expliquait-il hier. Les grands partis semblent en fait se protéger mutuellement. Dans une affaire où le SPD était mis en cause, ce parti avait demandé aux tribunaux que les documents de la Stasi ne soient pas cités. Helmut Kohl menace d'en faire de même, bien que la démarche n'ait que peu de chances d'aboutir, estiment les experts. La loi régissant la «Gauck-Behörde» prévoit certes une protection des intérêts privés, mais cela ne vaut pas pour les personnes publiques comme Helmut Kohl.