Poignardée par l'un des siens, Heide Simonis a fini par lâcher le sceptre de ministre-présidente du Schleswig-Holstein vendredi. Pour sortir de la crise ce Land, le plus au nord de l'Allemagne, très faiblement peuplé mais l'un des plus endettés et frappé par un taux de chômage de 12,7%, devra vraisemblablement se doter d'un gouvernement de «grande coalition» CDU-SPD. Une formule que souhaitent précisément pour leur pays une majorité d'Allemands, peu convaincus par les grandes déclarations de Gerhard Schröder ou d'Angela Merkel pour relancer l'emploi.

La rage au coeur

La rage au coeur et les larmes aux yeux, celle qui fut la seule femme à diriger un Land, ce durant plus de douze ans, a donc tiré les conséquences de son échec (LT du 18 mars 2005) à former un «gouvernement des minoritaires» autour de son parti socialiste, le SPD, avec l'aide des Grünen et des deux députés de la minorité danoise. Entêtée, ayant fait de son avenir personnel une question politique, Heide Simonis, celle que l'on appelait affectueusement «la mère du Land», n'avait réussi à rassembler sur son nom, après quatre tentatives, que 34 des 35 voix de sa coalition hétéroclite.

La place est libre désormais pour l'arrivée du leader de l'ex-

opposition chrétienne-démocrate, Peter Harry Carstensen, qui, pour obtenir la majorité absolue de 35 voix et assurer un peu de stabilité à son gouvernement, n'aura d'autre choix que de composer son gouvernement avec l'aide des deux grands, CDU et SPD. Une constellation que souhaite une majorité de citoyens du Land, selon les sondages, et qui est sans doute la raison de la trahison d'un des députés socialistes. Heide Simonis s'est toujours opposée à l'alliance que Peter Harry Carstensen lui proposait depuis que, le 20 février, la CDU était sortie en tête des élections régionales.

Au moment même où la défaite d'Heide Simonis ouvrait la voie à la «grande coalition» pour le Land du nord, Gerhard Schröder recevait à la Chancellerie de Berlin les deux leaders de l'opposition, Angela Merkel et Edmund Stoiber, venus lui proposer leur appui dans la recherche de moyens pour stimuler la croissance et relancer l'emploi. «Ils bavardent, mais pendant ce temps ils ne font rien»: comme ce vendeur de journaux de Essen, au cœur de la Ruhr, les Allemands ont certes accueilli avec scepticisme cette tentative d'union pour l'emploi. Mais, chez beaucoup, cela a réveillé la nostalgie du consensus et de la grande coalition CDU/SPD entre 1966 et 1969, sous la direction du chancelier Kurt-Georg Kiesinger. «Mariage moche» selon le mot de l'écrivain Günter Grass, elle avait tout de même réussi la réforme des lois sur le travail et la formation, une refonte des finances fédérales et lancé l'Ostpolitk.

L'appui d'Helmut Schmidt

Dans les Länder de Saxe et du Brandebourg, socialistes et chrétiens-démocrates ont déjà été contraints de s'allier. Selon plusieurs sondages d'opinion, entre 48 et 51% des Allemands seraient d'avis qu'une telle alliance des deux grands partis permettrait de trouver plus rapidement des solutions aux blocages actuels de l'Allemagne. Même si, au contraire, les experts craignent que la recherche absolue de compromis ne conduise finalement à l'enlisement.

Alors que les commentateurs de la presse allemande posent la question de l'opportunité d'un tel mariage de raison, l'influent hebdomadaire de la gauche libérale, Die Zeit, toujours présidé par l'ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt, consacre la Une de sa dernière édition à un «éloge du mauvais mariage». Une majorité du public «souhaite aujourd'hui un gouvernement commun des deux grands partis, non pas comme un asile d'harmonie mais comme un atelier de réparation avant le dernier départ dans l'espace vertigineux de l'économie», écrit l'éditorialiste.

Un rêve. L'opposition conservatrice n'a en effet aucune raison de se laisser enfermer dans un gouvernement de coalition. Avec 41% des intentions de vote pour la CDU contre 31% au SPD, Angela Merkel n'a qu'à attendre que le chancelier ait fini de prendre seul les décisions les plus impopulaires pour ramasser le pouvoir en automne 2006.