Comment gérer le «grand écart»? Comment prendre le pouvoir, et incarner les promesses de campagne dans une situation économique difficile, en tenant compte des contraintes financières et européennes, alors que la priorité est désormais d’emporter les élections législatives de la mi-juin? Mode d’emploi de l’alternance annoncée.

Le choix d’une équipe

Il sera essentiel. Elu, François Hollande ne pourra pas se reposer sur ses lauriers, malgré l’extraordinaire prouesse que représente au­jour­d’hui l’accession à l’Elysée d’un homme longtemps donné comme un irrémédiable «second couteau». Les législatives, le 10 et le 17 juin, seront le premier horizon de l’équipe qu’il doit former. Le front européen sera l’autre priorité. Qui, pour mener ces batailles? Deux types de personnalités, dans des registres différents, pour l’ancien patron du PS, réputé être l’homme de «plusieurs cercles».

Le premier cercle est celui des responsables gouvernementaux. Ceux qui auront pour tâche d’incarner l’alternance. La plupart seront des responsables socialistes de premier plan, même si le cas de certains d’entre eux, comme Laurent Fabius, demeure délicat. L’ancien premier ministre, longtemps détracteur farouche du candidat avant de le rallier sans états d’âme après sa victoire aux primaires, a l’avantage d’être un formidable chef d’état-major. Mais il est aussi un «éléphant» socialiste, un témoin d’un passé de divisions, un fantôme des années Mitterrand à la fois vénérées et dont il faudra se distancier. Plus problématique: d’autres règles vont s’imposer, tel le choix d’une «parité complète». Laquelle pourrait ramener au premier plan des femmes comme Elisabeth Guigou, Marylise Lebranchu ou les «amazones» de la campagne Aurélie Filippetti ou Najat Belkacem.

Le second cercle sera celui des hauts fonctionnaires. Issu de cette caste, ancien auditeur à la Cour des comptes, François Hollande dispose d’un vaste réseau d’experts. Il compte aussi de nombreux amis dans ces milieux, ce qui pourrait compliquer sa tâche. «Il va falloir très vite remettre en marche la machine gouvernementale», explique Jean-Yves Le Drian, donné comme probable ministre de la Défense. Un point d’interrogation majeur toutefois: son équipe économique. Les hommes appelés à emménager à Bercy seront scrutés par les marchés.

L’écueil du calendrier

Il sera redoutable. Le mandat de Nicolas Sarkozy s’achève le 15 mai. Avancera-t-il sa date de départ? Le camp Hollande le souhaite, espérant une entrée à l’Elysée le 12, après une semaine de négociations discrètes dans des locaux mis à la disposition du président élu par la République. Puis tout va s’enchaîner. Nomination du gouvernement le 16 ou le 17, visite à Berlin pour rencontrer Angela Merkel, et départ aux Etats-Unis pour le sommet du G8 à Camp David les 18 et 19, suivi du sommet de l’OTAN à Chicago les 20 et 21. François Hollande rencontrera donc en Amérique presque tous ses futurs partenaires, du moins occidentaux. C’est là-bas que le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, devrait lui confirmer la tenue d’un sommet informel fin mai-début juin à Bruxelles.

Cet agenda international aura l’avantage de montrer tout de suite le nouveau chef de l’Etat dans son rôle de dirigeant de premier plan. Ce qui devrait favoriser l’élan majoritaire dont il aura besoin pour les législatives, où le PS se présentera avec ses alliés écologistes. Problème: la campagne sera dure. Le Front de gauche et les centristes vont exiger des retombées pour leur soutien. La droite va se battre pour ne pas se retrouver laminée comme elle le craint, victime cette fois de la vague «anti-Sarkozy». Le tout sur fond d’un premier test financier pour la France avec une émission de dette souveraine prévue à la mi-juin. Qui pour mener ce combat? La puissance et la crédibilité à gauche de Martine Aubry la placent en pole position.

Les grands chantiers

«Il n’y en a qu’un seul, expliquaient dimanche soir, au siège du PS, les responsables socialistes. Incarner l’espoir retrouvé et réorienter l’Europe.» C’est en réalité le deuxième terrain qui devrait monopoliser l’attention de François Hollande. Le président élu a besoin que sa promesse de «renégocier» le récent «pacte fiscal» vers plus de croissance se concrétise. Car derrière ces termes se cachent des investissements considérables pour ranimer l’économie anémiée du continent. Point fort du nouveau locataire de l’Elysée: la plupart de ses propositions (euro-obligations pour financer de grands projets, emprunts de la Banque européenne d’investissement, taxe sur les transactions financières) sont soutenues par la Commission européenne. La machine communautaire est prête à fonctionner.

L’autre défi immédiat sera diplomatique, avec le G8 et le sommet de l’OTAN, où le retrait d’Afghanistan dominera. François Hollande devra, là, faire entendre sa voix et démontrer que, dans un registre très différent de Nicolas Sarkozy, il occupera sans férir le terrain international. En moins d’un mois, le nouvel hôte de l’Elysée devra en somme maîtriser toute la partition «présidentielle».