Différents, les Espagnols? Vraiment? Au fond d’eux-mêmes, ils ont en réalité toujours désiré l’inverse. Etre pleinement reconnus comme alter ego à part entière par leurs voisins européens. Oublier ce goût persistant d’échec national pour mieux se fondre dans la normalité. Pourtant, aujourd’hui, en pleine crise économique, l’Espagne a de nouveau l’impression de traverser un «désastre national».

La plaie de la perte de son empire est depuis longtemps refermée, mais le pays est orphelin d’autre chose: il se sent victime d’une Europe que beaucoup avaient idéalisée, et qui lui impose des mesures économiques douloureuses et perçues tout à la fois comme méritées et injustes. L’Espagne, si fière, si cajolée depuis son entrée dans l’Union européenne en 1986, se sent coupable. La voilà prise en flagrant délit, tel un enfant qui s’est servi dans le pot de miel. Pire, elle se sent à la fois impuissante et, peut-être, démasquée. Trop de comptes non soldés. Trop de questions restées sans réponses. Trop de couches de vernis historique pour camoufler la réalité profonde. […]

Poser la question de la particularité de l’identité espagnole dans les rues de Castille, de Catalogne ou d’Andalousie, c’est donc courir le risque de susciter un haussement d’épaules ou, au mieux, de se voir répondre par quelques stéréotypes assez frustrants. Etre Espagnol? «C’est la bonne humeur et se retrouver avec ses amis pour dire du mal de la politique», s’amuse-t-on dans un bar de Madrid. «C’est notre talent pour le picaresque», complète, désabusé, un jeune architecte sévillan, qui désespère depuis des mois de dégotter des contrats «à la loyale». «C’est Goya, Vélasquez et la tortilla de patates», répondent de leur côté, avec humour, des étudiants en art croisés dans une rue de la petite ville de Cuenca. Goya et Vélasquez? En plein dans le mille! Même si ces jeunes étudiants avouent ne s’être rendus que «très, très rarement» au Musée du Prado, les peintres qu’ils évoquent restent la quintessence même de l’âme de ce pays aux yeux des millions de visiteurs qui se pressent devant leurs chefs-d’œuvre. Qui pourrait concevoir désormais l’Espagne sans le tableau le plus célèbre de Diego Vélasquez, Les Ménines, labyrinthe de significations divergentes dans lequel se perd l’observateur? Comment comprendre véritablement l’Espagne sans les noirceurs de Goya, d’un pessimisme à ce point profond qu’il laissera ses propres contemporains sans voix? Quant à la tortilla de patates, nos étudiants ont raison, là aussi: il n’est pas un bar dans toute l’Espagne qui ne se targue pas de faire la meilleure des omelettes du pays. Une question de fierté nationale.

Mais est-ce vraiment tout? N’y a-t-il rien de plus à dire aujourd’hui sur la cavalcade identitaire qui a occupé les pensées de cette nation pendant des siècles? Une nation qui paraît se mouvoir par cercles concentriques successifs plutôt que de manière linéaire. Et qui, à chacun de ces tours de manège, peine à concilier sa soif d’identité nationale avec le respect des identités métisses, régionales, sauf à en amputer une partie. «Les racines plus profondes du franquisme venaient de loin, de la manie espagnole pour la netteté du sang, pour une pureté paranoïaque qui se définissait par la négation non pas des autres – Juifs, Maures, hérétiques – mais d’une partie de soi-même, celle qui était irrémédiablement contaminée par la proximité, par la parenté», écrit Antonio Muñoz Molina, dans son livre Todo lo que era sólido, devenu un best-seller immédiat. Un constat à prendre d’autant plus au sérieux qu’il est formulé par l’un des grands écrivains espagnols contemporains, lauréat en 2013 du prestigieux Prix Prince des Asturies.

L’identité amputée: telle est un peu la trame de ce dimanche pluvieux à Saint-Jacques-de-Compostelle où, comme si souvent sur ces terres de Galice, l’humidité se glisse partout, rouille aussi bien les bateaux dans les ports que les tracteurs dans les villages, fait surgir en un clin d’œil les herbes folles et la mousse verte dans chaque interstice entre les pierres. La météo, toutefois, n’a pas empêché des milliers de personnes de se réunir sur les pavés détrempés de l’esplanade qui fait face à la cathédrale. Les drapeaux communistes côtoient les bannières galiciennes. Certains sont venus avec leurs enfants. D’autres ont l’allure typique de jeunes casseurs, le visage recouvert d’un foulard. Ils méprisent d’un signe de tête toute tentative d’entrée en discussion.

Cette magnifique cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle est la destination de millions de pèlerins depuis des siècles. Les chemins qui y mènent, à travers l’Europe, ont été de formidables machines à brasser les peuples, comme une sorte d’ossature du Vieux Continent, autour de laquelle se fixerait sa chair identitaire. Mais en ce jour pluvieux, les Galiciens sont venus réclamer un autre héritage: celui de leur identité multiple.

La voix vibrante d’émotion, Mercedes Barroso explique en aparté sa défense de la langue galicienne, mise en péril, selon les manifestants, par les restrictions budgétaires imposées dans les écoles. «Na Galiza queremos galego», dit la petite pancarte que l’institutrice tord nerveusement avec les mains: «En Galice, nous voulons le galicien.» «Cette langue, c’est celle que nous parlons à la maison, c’est celle de notre enfance, de nos villages et de nos villes, lance-t-elle. Pourquoi doit-on l’abandonner, alors qu’elle fait partie de nous?»

Résurgence des identités régionales d’un côté, concurrence des mémoires de l’autre… Le brassage espagnol est ce mélange d’identités amputées que la cathédrale de Compostelle symbolise bien plus qu’on ne le croit. Dans un coin, rendue inaccessible par des grilles, trône en effet la statue de l’apôtre Jacques sur son destrier blanc, brandissant un sabre de son bras droit. Après la mort de Jésus, disent les mythes chrétiens, saint Jacques a traversé la Méditerranée puis longé la côte portugaise pour prôner la bonne parole, du côté du cap Finisterre («la fin des terres»), à l’extrême bout de l’Espagne. Reparti mourir en Judée, sa dépouille aurait été ramenée en Galice par ses disciples sur un mystérieux bateau en pierre, et enterrée à l’emplacement de l’actuelle cathédrale. Or, que cachent les sabots de son cheval, masqués par de gros bouquets de fleurs en plastique? Des musulmans ennemis en train d’agoniser. Dans la tradition espagnole, saint Jacques n’est pas pour rien le matamoros, «le tueur de Maures». Sa figure a servi à rassembler autour de lui les chrétiens lors de la reconquête contre les musulmans. Seuls les vainqueurs ont été reconnus comme Espagnols. C’est une partie de l’identité même de l’Espagne que saint Jacques saccage ici à coups de sabre.

En 2010, le pape Benoît XVI avait parcouru, lui aussi, le dernier tronçon du chemin de Saint-Jacques pour se rendre dans la cathédrale. En réalité, il venait dénoncer ce qu’il considérait comme une autre perte identitaire subie par les Espagnols, celle de leur foi catholique. «Ce pays est soumis à une laïcité agressive», s’exclama-t-il, avant de s’agenouiller devant le tombeau de l’apôtre. A sa manière, le pape disait vrai: depuis 1978, la Constitution espagnole proclame bien le caractère laïc et non confessionnel de l’Etat. Et depuis lors, c’est l’épidémie. Année après année, le nombre d’Espagnols qui se disent catholiques pratiquants n’a cessé de chuter. Ils sont à peine plus d’un sur cinq, désormais, à assister à la messe du dimanche. Un pourcentage trois fois moins élevé qu’au sortir de la dictature. Chez les jeunes, la tendance est au vol en piqué. Si la moitié d’entre eux croit en l’existence de Dieu, seuls 7% vont désormais à l’église. Nous sommes devant la plus vaste «émigration religieuse» de l’histoire de l’Espagne, en ont conclu les sociologues.

* «Espagne, la passion de l’identité», Ed. Nevicata, 86 pages.

En ce jour pluvieux, les Galiciens sont venus réclamer un autre héritage: celui de leur identité multiple