Etats-Unis

L'Amérique imaginaire de Donald Trump

Pour le chercheur Jean-François Bayart, Donald Trump défend une Amérique imaginaire. Les pieds plantés dans la globalisation, il vend du patriotisme à ses électeurs

Le chercheur français Jean-François Bayart a un ennemi: c’est la «bêtise identitaire». Ce professeur titulaire de la chaire Yves Oltramare au Graduate institute de Genève vient de publier un petit ouvrage dans lequel il s’en prend aux «fondamentalistes de l’identité» (Ed. Karthala), qu’ils soient djihadistes ou tenants du «laïcisme», 2 courants qu’il perçoit comme se renforçant mutuellement. Ici, il compare Donald Trump à un «salafiste de l’identité américaine».

Le Temps: Quelle Amérique incarne Donald Trump?

Jean-François Bayart: Trump est un fondamentaliste de l’identité. Et j’utilise le mot de fondamentaliste au sens strict du terme. On pourrait tout aussi bien le qualifier de salafiste de l’identité américaine, en ce qu’il procède par une «invention de la tradition», exactement comme le font les fondamentalistes chrétiens ou musulmans. Il invente une Amérique originelle qui n’a existé que dans son esprit et dans l’imagination de ses électeurs. C’est le mythe d’une Amérique blanche, heureuse, centre du monde industriel et centre du monde tout court. C’est un peu l’Amérique des années 50, faite d’hommes, de mâles dominants pourrait-on dire, dans laquelle on inclurait à la limite une Marilyn Monroe. Mais cette Amérique avait bien sûr sa face cachée, qui était celle du Ku Klux Klan, de la discrimination raciale, du Maccarthysme, etc.

Lire aussi:  La «post-vérité», nouvelle grille de lecture du politique

Trump invente donc l’Amérique de ses rêves et occulte ce faisant la dimension sociale et économique. Il n’y a que l’identité comme facteur explicatif et comme programme. Ce sera d’un côté le patriotisme économique, donc le retour à une forme de protectionnisme commercial, puis de l’autre côté le protectionnisme humain, soit le refus de l’immigration, qui est aussi en creux l’exaltation d’une certaine identité de l’Amérique. Ce n’est pas l’Amérique réelle, avec ses latinos, ses noirs, ses juifs, avec ses Asiatiques, mais l’Amérique Wasp des Anglo-saxons blancs et protestants.

– C’est une vision «ethno-confessionnelle», dites-vous…

– Trump incarne parfaitement cette définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté qui est le propre des mouvements identitaires qui ont vu le jour en Amérique mais aussi en Europe, où l’on en vient par exemple à parler des «racines judéo-chrétiennes» de la France. Aux Etats-Unis, cette définition rejette dans les ténèbres une autre Amérique, d’abord afro-américaine mais aussi juive. Trump se situe dans une tradition républicaine franchement antisémite et séduite par le national-socialisme, par exemple celle de Ford, un homme qui n’a jamais caché ses sympathies nazies dans les années 30. Le miracle industriel américain, l’America first, c’est Ford, oui, mais il était aussi un crypto national socialiste.

Cette dimension ethno-confessionnelle de la citoyenneté est une élaboration très distordue de la réalité humaine et sociologique. Elle rejette aussi dans l’ombre les catholiques, qu’ils soient Irlandais – ils n’ont apporté que des «catastrophes» comme l’élection de Kennedy qui a enclenché la dynamique de l’abolition des lois de discrimination raciale – et bien sûr, abomination de l’abomination, les catholiques basanés, les latinos. Nous sommes bien sûr devant une définition très idéologique de l’identité américaine. Mais elle est cautionnée par une partie de l’université et notamment par le grand idéologue du clash des civilisations Samuel Huntington. Trump colle très parfaitement à son discours.

– Quelles raisons voyez-vous au succès de cette vision?

– C’est un phénomène mondial, et le problème est très mal posé, jusqu’à aujourd’hui. Quand on parle par exemple de remise en cause de la mondialisation, la question n’est pas la bonne me semble-t-il. Car au fond, Trump n’est que l’illustration de ce que je nomme le national-libéralisme, c’est-à-dire le point de rencontre entre l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale, mais aussi l’universalisation et le renforcement de l’État-nation, qui vont de pair avec cette mondialisation, et enfin, l’idéologie culturaliste.

Le national-libéralisme, si vous voulez, c’est un cocktail. Vous avez des barmen qui vont mettre un peu plus de «national», et d’autres un peu plus de libéralisme, et vous avez au dessus la cerise culturaliste. Si vous regardez la France, vous avez des gens qui vont forcer sur le libéralisme, comme Emmanuel Macron, mais cela ne va pas le faire renoncer à la dose nationale et à la cerise culturaliste. Si vous prenez Marine Le Pen ou Sarkozy, ils vont mettre une grosse rasade de national. Mais fondamentalement, ils sont très ambigus sur la question du libéralisme. Prenez encore Theresa May, en Grande-Bretagne: elle réhabilite aujourd’hui un logiciel national. Cela est dû au fait que l’électorat britannique a récusé l’Europe néo-libérale. Cette même Europe néo-libérale que le Royaume-Uni s’était auparavant employé à imposer au continent européen…

Nous sommes ici dans la nuance et devant les talents respectifs des différents barmen. Ils nous préparent leur breuvage national-libéral chacun avec ses recettes, sa sensibilité, et avec les effets de mode et en tenant compte de l’air du temps.

– En quoi Donald Trump est-il aujourd’hui le bon barman?

– Trump a été porté au pouvoir par une Amérique que le néo-libéralisme a fait souffrir, comme en Grande-Bretagne ou comme dans une France déclassée. Le vote Trump, c’est l’Amérique de la rouille comme on l’a dit, c’est l’Amérique des classes moyennes qui se sont vues réduire au statut des petits blancs, l’Amérique de la victime des subprimes qui perd son logement, son emploi, l’Amérique dont les enfants ont toutes les peines du monde à entrer à l’université et qui commencent leur vie active avec un endettement absolument monstrueux.

Et là on entre évidemment dans le grand exercice de prestidigitation du national-libéralisme. Donald Trump c’est bien sûr quelqu’un qui agit globalement, il est propriétaire d’hôtels et de terrains de golf un peu partout, mais il va vendre du mirage national. C’est ce que je résume par une formule: le libéralisme pour les riches et le nationalisme pour les pauvres. C’est exactement le numéro de prestidigitateur de Sarkozy lorsqu’il se prétend être un candidat anti-système ou encore de Marine Le Pen, qui est un pur produit de l’establishment de la Ve République, voire de la 4e puisque son père y était déjà député poujadiste.

– Il est aujourd’hui beaucoup question, dans le monde politique, de père et fils, de mari et femme, de beau-père et gendre…

– C’est l’une des nombreuses contradictions frappantes. L’idée, c’est qu’on serait dans un capitalisme transparent, celui du mérite et de la réussite individuelle, alors qu’on le voit bien, c’est un mensonge, comme le prouve notamment la réhabilitation du principe dynastique. On a eu les Kennedy, les Clinton, les Bush, et Barack Obama préparait sa femme. Cette campagne d’Hillary Clinton était un trompe-l’œil puisque au fond on avait déjà la candidate idéale qui devrait venir dans quatre ans. Dans le monde des affaires, cette thématique de la dynastie est claire depuis longtemps. Trump lui-même est un héritier.

– Les «élites» font désormais leur mea culpa. En quoi ont-elles fauté?

– Il y a eu d’abord une sous-estimation complète de ce que la candidature Trump représentait de positif pour ses électeurs. Les «élites» ont promu et grandement bénéficié d’un prêt-à-penser néo-libéral et elles n’ont pas vu l’énorme colère sociale et le rejet que fabriquait la production de l’inégalité sociale.

Mais ensuite, elles n’ont pas vu les faiblesses de Hillary Clinton. Cette énorme erreur de casting a été rendue possible par le fait que les démocrates sont passés complètement à côté du problème. Nous avons aujourd’hui des élites dirigeantes qui ne comprennent pas qu’elles ont engendré un monstre qu’elles ne maîtrisent plus, soit la machine identitaire. Car ce sont bien ces élites qui ont engendré cette machine infernale. Depuis les années 70-80, vous avez tout un courant politique qui a essayé de substituer cette problématique de l’identité aux questions sociales. Le problème n’était plus l’inégalité mais l’identité, et donc la remise en cause de l’immigration.

Ces élites ont très largement favorisé cette idéologie, en banalisant notamment le thème de la sécurité. La réponse du néo-libéralisme à la pauvreté sociale, c’est d’enfermer les gens dans les prisons. C’est la «tolérance zéro» d’un Rudolph Giuliani à New York que reprendra en France Nicolas Sarkozy. Les pauvres que génèrent les politiques néo-libérales, on ne va pas y répondre avec des programmes sociaux, puisque c’est là une conception de l’État welfare dont on ne veut plus.

Or les pauvres par excellence, ce sont les immigrés, ou les Noirs. Ce discours de stigmatisation de l’immigration ou des Afro-américains, «délinquants et drogués», est porté par une partie de l’élite politique qui fait partie de l’establishment. C’est une supercherie qui marche. Il faut comprendre la victoire de Trump ou la montée des partis identitaires sur une période plus longue. Nous récoltons aujourd’hui les fruits électoraux de graines que nous avons semées à partir de la fin des années 70 et clairement dans les années 80.


Lire également:

Publicité