Comment l’Europe vit-elle les Etats-Unis de Donald Trump? Alors qu’une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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Il faut suivre sa pente en montant, disait Gide. Donald Trump ne connaît pas ce Français. C’est à la descente qu’il a conquis la Maison-Blanche. Entrée en scène inoubliable, il y a cinq ans, dans sa tour dorée à New York. Un escalator marbré l’a amené, tel un monument de saindoux, en bas, vers le lobby chamarré. Il était candidat. Les outrances et les insultes ont commencé là, dans ce décor kitsch et rutilant. Il s’en est pris d’emblée aux «violeurs» que le Mexique déversait au sud, leur promettant un mur. Chez cet homme pour qui les femmes sont des Miss à concours ou des poupées domestiques, cette obsession du viol chez les autres est troublante. Quand en 1989 une joggeuse avait été agressée dans Central Park, il avait demandé à hauts cris la mort pour cinq adolescents noirs arrêtés, et n’avait pas bronché quand, treize ans plus tard, les garçons vieillis avaient été innocentés.

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L’Amérique que Donald Trump a abaissée en quatre ans, jusqu’à la pantalonnade covidienne du week-end dernier, c’est l’Amérique que l’Europe adore détester, nuque épaisse, bas de casquette, raciste sûrement. Une caricature, bien sûr, mais une caricature minoritaire installée à la Maison-Blanche. Pour qui a roulé un peu sa bosse dans le pays profond, c’est une souillure envahissante qui efface les nuances et les complexités d’une nation en danger. Sur les terres qui ont élu le républicain, il y a une Amérique conservatrice qui ne ressemble pas à cette boursouflure.

Division harmonieuse

Je me suis arrêté un jour, à Jackson, Mississippi, dans le bed and breakfast d’un vieux Monsieur qui avait de la peine à marcher. Il savait que son hôte était journaliste, et il croyait à tort que je le connaissais. Il voulait parler, de sa guerre dans le renseignement, et des races. Il disait que Noirs et Blancs devaient coexister, sans séparation géographique; mais il valait mieux que chaque communauté eût son organisation propre. Il citait toutes sortes d’exemples pratiques pour défendre sa drôle de division harmonieuse. Le vieil homme aimable s’appelait Bill Simmons. Il avait été le chef du Citizens’ Council, le fer de lance de la ségrégation dans le Sud. Il avait mené le combat pour empêcher l’entrée du premier Noir, James Meredith, à Ole Miss, l’Université du Mississippi, temps fort de la lutte pour les droits civiques.

Peu de temps après ma visite à Jackson, un livre a paru pour raconter cet épisode d’extrême tension. L’auteur a organisé un vernissage dans une petite librairie d’Oxford, la ville de William Faulkner et d’Ole Miss. Bill Simmons et James Meredith étaient là, côte à côte, sans regret et sans haine, citoyens enfin.

Il y a déjà eu 25 exécutions capitales par la grâce mortelle du président depuis mi-juillet

Plus tard, je me suis rendu, pas au hasard cette fois, dans le comté californien d’El Dorado, à l’ouest du lac Tahoe. J’ai eu de la peine à trouver la ferme de Ron Briggs dans les collines boisées au sud de Placerville. Briggs est républicain, fils d’un sénateur de l’Etat, autrefois candidat gouverneur et ultra dans le parti. Le haut fait de John, le père, c’est l’extension de la peine de mort. Par une initiative populaire (une proposition, comme on dit là-bas), il a attaché la sentence capitale à un grand nombre de nouveaux chefs d’inculpation. C’était en 1978, Ron avait 20 ans et il s’est battu avec acharnement au côté de son père pour que le oui l’emporte. Leur triomphe a rempli le couloir de la mort californien de centaines de condamnés, que l’Etat a cessé d’exécuter, par une sorte de moratoire tacite. Devant cette situation absurde, et par un retour sur sa foi catholique, Ron Briggs a fait une révolution. Quand une proposition abolitionniste a été soumise aux électeurs californiens, il est devenu son principal porte-parole. L’homme qui voulait la mort désormais voulait la vaincre. En 2012, la proposition a été rejetée de justesse. Briggs m’a écrit qu’il continuait le combat.

La haine de l’Union

L’Etat fédéral, qui a ses propres cours, respectait lui aussi un moratoire depuis près de vingt ans. Donald Trump vient d’y mettre fin. Central Park l’obsédait encore? La faucheuse fédérale a repris du service au creux de l’été, et il y a déjà eu 25 exécutions capitales depuis mi-juillet.

Avant la pause, en 2001, l’un des derniers occis avait été Timothy McVeigh, l’auteur de l’attentat contre un bâtiment fédéral à Oklahoma-City (168 victimes), et je me souviens du spectacle incroyable de cette foule qui assiégeait, sous la pluie, la prison fédérale de Terre Haute, en Indiana, pour demander la grâce du terroriste d’extrême-droite, par pur principe abolitionniste.

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McVeigh avait agi par détestation haineuse de l’Union, du pouvoir central. C’est souvent aussi la motivation des miliciens armés qu’on a vu se déployer cet été autour des manifestations antiracistes qui ont balayé le pays. Certains, qui se baptisent Boogaloo, prétendent stimuler une nouvelle guerre civile qu’ils sentent venir. D’autres veulent soutenir la police contre les manifestants. D’autres enfin se disent soldats de Trump, comme ces Proud Boys que le président encourage ouvertement. C’est sans doute, sous protection aberrante de la Constitution et de son 2e amendement, le développement le plus terrifiant, et il a déjà fait des morts.

Les salariés qui vivent la globalisation comme un déclin national et un déclassement personnel

Cette folie armée n’est pas marginale. Elle accompagne une radicalisation politique générale, qui traverse d’abord le parti au pouvoir. Donald Trump lui-même, à part son attachement à la peine de mort et à la possibilité de s’enrichir sans frein, de prendre et de soumettre, n’a pas de convictions bien visibles. Il a été démocrate avant d’être républicain. Il a été pour l’IVG avant d’être contre. Il embrasse les évangéliques alors qu’on le voyait plutôt pécheur mécréant. Mais il a compris que le courant ultranationaliste et xénophobe qui travaille depuis cinquante ans le parti de Lincoln (de Barry Goldwater à Newt Gringrich et au Tea Party) pourrait le porter loin: il n’a cessé de prospérer dans le cœur industriel du pays, chez les salariés qui vivent la globalisation comme un déclin national et un déclassement personnel. Trump a surtout compris avant d’autres le pouvoir dévastateur qu’internet et ses réseaux mettent entre les mains d’un homme assis à son bureau, s’il veut exciter cette masse paniquée.

Surveiller et mentir

Dans l’Utah, au sud de Salt Lake City, on peut entrevoir en roulant sur la route 68 de grandes constructions plates et blanches à moitié dissimulées par les collines. L’énorme ensemble porte le doux nom d’UDC. Utah Data Center. C’est là que la NSA – les grandes oreilles américaines – concentre les fruits de ses écoutes universelles.

J’étais allé voir, il y a huit ans, le monstre en chantier, parce qu’il faisait jaser. Les Américains commençaient à comprendre, malgré les dénégations de la NSA, qu’ils étaient eux aussi sous surveillance. Ils ont ensuite compris, grâce à Edward Snowden et d’autres, que la surveillance était non seulement généralisée, mais que les aimables et généreux fournisseurs de réseaux y étaient d’une manière ou d’une autre mêlés. Ils savent désormais, comme nous tous, que leurs écrans et leurs téléphones sont des instruments utiles à de formidables entreprises de désinformation et de manipulation. Pour ne parler que de lui, et à un niveau élémentaire, quand Donald Trump balance sur son fil Twitter trois lignes disant que Joe Biden est drogué, la circulation de son bobard est tellement démultipliée, et par tant de relais, que des millions d’individus isolés croient qu’il s’agit d’une information.

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Le sociologue Robert Putnam, il y a vingt ans, avait secoué l’intelligentsia américaine, et un peu au-delà, par un livre au titre étrange: Bowling Alone. En partant de la désaffection des naguère très populaires allées de jeu de quilles, il auscultait un pays dans lequel les communautés locales étaient en voie de désagrégation, et la cohésion sociale en train de se dissoudre. Putnam vient de prolonger sa réflexion – Voting Alone – dans le processus démocratique: la vie civique collective s’efface, l’électeur est renvoyé à la solitude des écrans, bombardé d’informations et de désinformations qui alimentent sa défiance.

«Guerre civile par d’autres moyens»

Deux autres bouquins (par Colin Woodard et Richard Kreitner) qui viennent de paraître vont encore plus loin dans le diagnostic alarmant. Dès le début, il y a plus de deux siècles, disent les auteurs, les colonies atlantiques n’ont été unies que par leur résistance à la domination de la couronne britannique. Les origines et les histoires étaient très différentes, les divisions et les oppositions profondes. Elles ont conduit à la guerre civile, qui n’a pas fait disparaître les fractures. Ces fissures ont maintenant tendance à s’aggraver, jusqu’au délitement. Le discours politique américain, ajoutent-ils, ressemble de plus en plus à «une guerre civile par d’autres moyens».

Mieux vaudrait diviser le territoire en petits pays plutôt que de prolonger le mythe d’une unité illusoire

Richard Kreitner, c’est la thèse de son livre, va même jusqu’à tirer de ces divisions, de cette instabilité, et des tentations indépendantistes qui surgissent ici ou là (Texas, Californie…), une conclusion radicale: mieux vaudrait diviser le territoire entre les deux océans en de plus petits pays, plus homogènes et plus stables, plutôt que de prolonger le mythe d’une unité illusoire.

A la veille d’une élection dramatique, les travaux de ces historiens dessinent un avenir assez inquiétant pour les Etats-Unis. Le vainqueur du 3 novembre, s’il y en a un à cette date, aura sans doute une Union, malmenée, à gouverner. Mais après?


A lire

Robert D. Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community. Simon and Schuster.

Colin Woodard, Union: The Struggle to Forge the Story of United States Nationhood. Viking.

Richard Kreitner, Break It Up, Secession, Division, and the Secret History of America’s Imperfect Union. Little, Brown and Company.