Enfant spirituel de la lutte des droits civiques, le premier président noir des Etats-Unis a voulu être le président de tous les Américains. Malgré les critiques des siens. Mais il a peu à peu affirmé son identité afro-américaine

L’Amérique noire

de Barack Obama

«Contrairement à ce que prétendent certains de mes adversaires, blancs ou noirs, je n’ai jamais eu la naïveté de croire que nous pourrions dépasser nos divisions raciales en un seul cycle électoral, ou grâce à une seule candidature, surtout avec une candidature aussi imparfaite que la mienne.» Le 18 mars 2008, Barack Obama n’était pas encore président des Etats-Unis. Opposé à Hillary Clinton dans les primaires démocrates, il avait dû se défendre des ­propos incendiaires de Jeremiah Wright à propos de l’Amérique, un révérend qui avait marié les Obama et baptisé leurs deux filles. C’était son fameux discours de Philadelphie sur la race. Six ans plus tard, les Afro-Américains ­s’interrogent: dans quelle mesure l’action du premier président noir des Etats-Unis a-t-elle changé leur vie? Leur questionnement est d’autant plus central qu’en votant massivement pour lui en 2008 puis en 2012, ils ont réalisé une part de rêve porté par le mouvement des droits civiques.

Certains Noirs, à l’image du bouillonnant intellectuel Cornel West, ne cachent pourtant pas leur frustration au sujet d’un président qui, depuis son arrivée à la Maison-Blanche en janvier 2009, n’en a pas fait assez pour la seconde minorité des Etats-Unis. Pour eux, Barack Obama aurait trahi Black America, l’Amérique noire, en menant une politique trop accommodante envers les Blancs. Selon un sondage du Pew Research Center, un Afro-Américain sur quatre pense qu’il se trouve dans une meilleure situation aujourd’hui qu’en 2009.

C’est un fait. Barack Obama a toujours abordé la question raciale avec la plus grande prudence. Refusant de tomber dans l’attitude stéréotypée de l’«Angry Black Man (ABM)», de l’homme noir en colère, et de prêter ainsi le flanc à la critique facile des Blancs, il a toujours revendiqué être le président de tous les Américains. Ses premières nominations aux postes clés de son cabinet sont d’ailleurs surtout revenues à des Blancs. Mais Barack a nommé pour la première fois à la tête du Département de la justice et de l’Agence de protection de l’environnement deux Afro-Américains, Eric Holder et Lisa Jackson. Il prendra aussi pour conseillère personnelle et confidente l’Afro-Américaine Valerie Jarrett. Plus tard, il promouvra Susan Rice au rang de conseillère à la sécurité nationale et Jeh Johnson au poste de patron du Département de la sécurité intérieure.

Contrairement à son épouse Michelle, Barack Obama n’est pas issu d’une famille portant le fardeau historique de l’esclavage. Il a dès lors un rapport moins contraint au passé. Ayant effectué un brillant parcours académique, il préfère créer les conditions socio-économiques permettant aux Noirs, mais aussi aux autres minorités, de se payer des études universitaires, plutôt que défendre le principe de discrimination positive. C’est la logique derrière l’extension des Pell Grants, des bourses d’études. Il défend aussi une hausse de salaire minimum au profit des minorités. Il exhorte les jeunes Afro-Américains à se départir de certains comportements, dont celui de s’accuser mutuellement d’agir trop comme des Blancs («acting white»), une insulte pour décrire un jeune Noir qui soignerait trop son langage.

Le locataire de la Maison-Blanche n’a peut-être pas mené une politique explicite en faveur des Noirs. Mais il a pris des mesures qui leur ont largement bénéficié, notamment le plan de relance de 800 milliards de dollars, en pleine crise économique, et la réforme de la santé, Obamacare, qui devrait permettre de réduire fortement le nombre de Noirs sans couverture médicale.

Peu à peu, Barack Obama a lui-même affirmé publiquement son identité afro-américaine, une fois libéré des contingences électorales. En juillet 2013, après l’acquittement controversé de George Zimmerman – un vigile volontaire qui a tué un jeune Noir de 17 ans, Trayvon Martin, en Floride, alors que ce dernier n’était pas armé –, Barack Obama est sorti de sa réserve, soulignant que, trente-cinq ans plus tôt, il aurait lui-même pu être Trayvon Martin. Plus récemment, il a lancé une ­initiative, «My Brother’s Keeper», censée aider spécifiquement les jeunes Afro-Américains (et Latinos) à combler l’«achievement gap», l’écart substantiel dans leur taux de réussite scolaire par rapport aux élèves blancs.

Le président américain a dû se confronter lui-même à la question raciale. Né d’une mère blanche du Kansas et d’un père noir du Kenya, il a surtout été élevé par ses grands-parents blancs à Hawaii. Sa grand-mère, qui a consenti d’importants sacrifices et qui aimait beaucoup son petit-fils, avait néanmoins avoué à Barack qu’elle avait peur quand elle croisait un Noir dans la rue. Si Blancs et Hispaniques le voient plutôt comme un métis, la communauté afro-américaine est catégorique: Barack Obama est un président noir.

A Washington, certains républicains fomentent déjà une possible destitution du président noir en cas de conquête du Sénat en novembre. Peu importe. Dans leur écrasante majorité, les Afro-Américains restent fiers d’avoir l’un des leurs à la tête d’une démocratie qui a tourné le dos à l’esclavage et aux lois Jim Crow.

Les Noirs restent fiers d’avoir l’un des leurs à la tête d’une démocratie libérée de l’esclavage et de Jim Crow