Le vice-président américain Joe Biden n’aurait pas pu choisir une meilleure date pour une tournée asiatique qui débute ce mardi au Japon, et se poursuivra en Chine et en Corée du Sud. Il y a dix jours, Pékin a annoncé l’établissement d’une zone aérienne d’identification aux alentours des îles Senkaku (Diaoyu en chinois). Peu après, le patron du Pentagone, Chuck Hagel, a dénoncé cette «tentative déstabilisante» d’altérer le statu quo dans la région, et envoyé des bombardiers B-52 pour défier l’audacieuse initiative chinoise.

L’apparent bras de fer entre Pékin et Washington autour d’un symbolique caillou suscite de vives inquiétudes, car il met aux prises les deux premières puissances mondiales qui sont vouées, prophétisent les experts, à s’affronter ou à coopérer. Les médias américains n’ont de cesse de souligner les risques de dérapage. La semaine dernière, des avions militaires taïwanais ont effectué près d’une trentaine de vols au-dessus de la zone controversée. Lundi sont arrivés, sur la base américaine d’Okinawa, au Japon, deux nouveaux avions de surveillance et de lutte anti-sous-marine P-8 Poseidon, dotés de torpilles et de missiles anti-navires. Quatre autres appareils identiques devraient venir compléter l’arsenal américain ces prochains jours.

A Tokyo, Pékin et Séoul, Joe Biden aura la tâche difficile de calmer les ardeurs militaristes japonaises, les velléités de la Corée du Sud de prendre en main son propre destin en termes de défense, et l’affirmation de puissance de la Chine. En substance, son message sera univoque: l’Amérique reste et restera une puissance du Pacifique. Il cherchera à faire oublier l’absence remarquée, en octobre dernier, du président Barack Obama à la réunion de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), et les doutes de certains alliés asiatiques de l’Amérique, animés par le sentiment qu’en raison de son intense activité diplomatique dans les affaires syriennes et iraniennes, l’Amérique continue de voir le Moyen-Orient comme une priorité.

En établissant une zone aérienne d’identification, Pékin teste de fait la stratégie du pivot vers l’Asie, dont Barack Obama a fait la charpente de la future politique étrangère américaine, mais dont on n’a pas encore vu d’effets tangibles. En ce sens, Joe Biden, dont on redoute parfois les gaffes, est pourtant la personne la mieux armée pour désamorcer cette poussée de tension avec la Chine. Depuis 2011, il a développé une relation personnelle avec Xi Jinping, qui s’est développée en marge du sommet sino-américain du printemps 2013 en Californie. Conseillère à la Sécurité nationale, Susan Rice s’applique, elle aussi, à rassurer les partenaires asiatiques. Elle précise que Barack Obama, qui s’est décrit, lors d’une visite au Japon, comme le premier président «Pacifique» des Etats-Unis, se rendra en Asie en avril 2014 pour maintenir son réengagement dans la région, «quelles que soient les crises qui peuvent éclater ailleurs».

Dans les rangs militaires chinois, la stratégie américaine de pivot vers l’Asie a des relents de Guerre froide. Elle vise à contenir la Chine, et à l’empêcher de renverser le statu quo selon lequel les Etats-Unis demeurent la puissance militaire incontestée dans le Pacifique. Or, percevant une érosion du statu quo, comme un prédateur flairerait la faiblesse d’un animal blessé, ils ne sont pas près d’accepter indéfiniment une situation qui dure depuis 1945.

La stratégie du pivot a effectivement une composante militaire. Les forces navales américaines, qui continuent de voir leur mission comme celle de défendre la liberté des mers à travers le monde, vont concentrer, d’ici à 2020, 60% de leur potentiel dans le Pacifique, limitant leur présence dans l’Atlantique à 40% (aujourd’hui 50%). En mars dernier, alors qu’il était encore conseiller à la Sécurité nationale de Barack Obama, Thomas Donilon démontait le mythe selon lequel la stratégie du pivot représenterait une nouvelle politique de «containment», de la Chine cette fois. A ses yeux, il est impératif que Pékin et Washington, qui jouissent depuis quelque temps de bonnes relations, comblent leur manque de coopération dans le domaine militaire, afin «d’éviter les erreurs de perceptions et de calculs». Le réengagement de l’administration américaine en Asie, explique-t-il, a un fort accent économique qui n’exclut pas, a priori, la Chine.

Lors de son voyage, Joe Biden va d’ailleurs pousser l’agenda économique de l’administration, pour tenter de conclure avant la fin de l’année l’accord de partenariat transpacifique avec le Japon et dix autres pays asiatiques.

Joe Biden a développé une relation personnelle avec le président chinois, Xi Jinping