L’amiral qui a sauvé des milliers de migrants

Italie Nicola Carlone dirige les opérations de sauvetage en Méditerranée

Fils de migrants italiens, il a grandià Vevey

L’amiral oublie ses galons. Sur la table, il aligne les objets qu’il trouve, comme dans un jeu de construction pour les enfants. Ici, l’Italie. Là, Malte. Puis, bien au-delà, les côtes libyennes. L’homme mime le départ d’une petite embarcation. «Ces canots pneumatiques sont bien plus dangereux que ceux qu’utilisent nos enfants pendant l’été. L’air n’est pas contenu dans des compartiments séparés, mais dans un seul espace. En cas de crevaison, tout peut finir en vingt secondes, peut-être trente.»

Les petites barques que doivent repêcher les hommes de Nicola Carlone ne sont pas des jouets. Habituellement, ce sont entre 100 et 110 migrants qui s’y entassent. Puis vient le modèle plus grand, en bois, où prennent place environ 250 personnes. Enfin, les navires à proprement parler. «Quatre cents personnes, six cents, peut-être huit cent. Ces bateaux-là nous donnent beaucoup de soucis.»

L’amiral Carlone est à la tête du Département de la sécurité maritime au sein des gardes-côtes italiens. Le respect des normes de sécurité, les questions liées à la pêche ou à la pollution devraient être le lot quotidien de son département. Mais les vagues d’immigrants semblent désormais tout emporter. En 2013, ils étaient 40 000 à arriver en Italie. L’année dernière, leur nombre s’est multiplié par 4: plus de 170 000. L’amiral jette un coup d’œil sur son téléphone portable, qui le tient informé en direct des nouveaux arrivants: la barre des 7000 a été franchie pour les premières semaines de cette année. C’est déjà bien plus du double par rapport à la même période en 2014. «Auparavant, l’hiver était la saison creuse pour les missions de sauvetage. Ce n’est plus le cas aujour­d’hui. Plus rien n’arrête les départs.»

Est-ce l’appel du lac Léman, qu’il voyait de ses fenêtres? Lui-même fils de migrants italiens, Nicola Carlone a passé toute sa jeunesse à Vevey, avant de partir à 18 ans pour se former à l’école navale en Italie.

Officiellement, les quelque 11 000 gardes-côtes qui s’occupent de la sécurité ont la charge de 500 000 kilomètres carrés de mer. Mais en face, la Libye est aujourd’hui un Etat en lambeaux. Les Italiens se sont vus forcés d’«annexer» 700 000 km2 supplémentaires. En tout, pratiquement la moitié de la Méditerranée. «C’est une affaire de responsabilité et de conscience.» Les gardes-côtes italiens n’attendent même pas qu’on les appelle pour entreprendre une mission de sauvetage, même si, c’est vrai, on les appelle souvent. Quand ils ont des moyens de communication sur leur rafiot, les migrants possèdent le numéro direct de la direction générale des gardes-côtes, à Rome. L’appel sert à les localiser. Il n’y a plus une seconde à perdre. «On essaie de partir à temps. Ces gens, lorsqu’ils prennent la mer, sont destinés à mourir. Chacun de nos sauvetages est un miracle», assène-t-il.

Pour répondre à cet impératif moral, l’amiral a le pouvoir de dérouter n’importe quel navire qui croise à proximité afin qu’il se porte au secours des malheureux. Mais les navires marchands se font de plus en plus rares dans les parages. La probabilité d’être réquisitionné pour porter assistance à un rafiot empli de migrants est devenue trop élevée. Quitte à rallonger leur route, les navires font un détour et évitent la région. «On en est arrivé là!» s’exclame l’homme en uniforme, invité à Genève dans le cadre d’une conférence de la Webster University.

Même s’ils ne sont pas prévus pour cela, les navires de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, peuvent aussi être appelés à la rescousse. «Evidemment, quand on a besoin d’eux, on les prend.» C’est Frontex et son opération Triton qui ont pris le relais de Mare Nostrum, la mission de sauvetage lancée par la marine italienne qui s’est achevée en octobre dernier.

L’amiral ne fait pas de politique, il s’occupe des questions opérationnelles. Mais, à ses yeux, l’affaire est entendue: tant que la Libye n’aura pas les moyens de faire sa part du travail, la solution actuelle n’en est pas une. «L’année dernière, malgré Mare Nostrum, nous avons perdu 3000 personnes», dit-il, en référence au nombre de migrants pour qui la traversée a été fatale, «Parfois, nous devons faire 26 opérations, en une seule journée. Ce n’est pas facile, ce n’est pas facile…» Mare Nostrum a coûté en une année quelque 110 millions d’euros à l’Italie.

Nicola Carlone revient à son expérience du lac Léman et à ses années veveysannes. «Ici, la présence d’une seule personne en trop sur un navire est suffisante pour estimer qu’il y a danger. Vous imaginez le contraste?»

L’amiral a le pouvoirde dérouter n’importe quel navire qui croiseà proximité