En visitant vendredi son fief de Java-Est, l'objectif affiché du président Abdurrahman Wahid était de calmer ses troupes. Ces derniers jours, des dizaines de milliers de jeunes du Nahdlatul Ulama (le mouvement musulman mené par Wahid jusqu'en 1998) armés d'épieux et de machettes ont réduit en cendres une dizaine de bureaux du Golkar, l'ex-parti gouvernemental sous le régime Suharto, laissant craindre une nouvelle bouffée de violences dans un pays déjà fragilisé par de multiples conflits.

«Gus Dur» (surnom du président) a bien prêché l'apaisement face à quelque 2000 de ses partisans rassemblés en face d'une mosquée dans la ville de Pasuruan, à l'est de l'île de Java. Mais même les mots d'ordre de leur idole ne suffisent plus pour tempérer les ardeurs des jeunes fanatiques du Nahdlatul Ulama. Le président Wahid ne s'est d'ailleurs pas privé pour lancer quelques sérieux avertissements à ses ennemis politiques en déclarant notamment que «dix gros poissons» impliqués dans des affaires de corruption seront arrêtés très prochainement.

La vague de colère qui a enflammé les partisans de Wahid dans les villes de Java-Est, sa province natale, a été déclenchée par la volonté d'un groupe de parlementaires – regroupant des islamistes et des membres du Golkar, certains fortement liés à l'ancien régime – de convoquer une session spéciale de l'Assemblée consultative populaire pour destituer le président. Celui-ci est accusé «d'avoir joué un rôle» dans deux affaires relativement mineures de détournement d'argent. Les adversaires politiques de Wahid, lassés de ce qu'ils estiment être «l'arrogance» et la «gestion chaotique» du président Wahid, veulent exploiter ces mini-scandales pour le chasser du pouvoir. Mais jusqu'à présent, ces manœuvres ont été entravées par la volonté de la vice-présidente Megawati Sukarnoputri, qui contrôle un tiers des membres du parlement, de suivre la voie constitutionnelle.

Des signes montrent toutefois que la belle amitié entre «Mega» et celui qu'elle appelle «mon frère» est en train de s'effriter. Au moment où Wahid galvanisait ses troupes dans les mosquées de Java-Est, Megawati dénonçait dans la ville de Solo (Java-Centre) «cette violence (qui) ne devrait pas exister dans un pays démocratique et moderne». Même si elle s'est abstenue de critiquer nommément Wahid, Megawati a déploré la situation actuelle comme étant «la pire des derniers cinquante-six ans», c'est-à-dire depuis l'indépendance vis-à-vis des Pays-Bas. Pour l'instant, il n'y a qu'une tension latente entre les deux poids lourds politiques du pays. Si celle-ci dégénère en hostilité ouverte, le risque de dérapage sanglant est élevé. Les fidèles de Megawati, concentrés à Bali, Java-Centre et Java-Ouest, sont aussi fanatiques que les partisans de «Gus Dur». Personne n'a oublié dans l'archipel que ce sont les jeunesses du Nahdlatul Ulama qui ont le plus activement contribué au massacre d'un demi-million de «communistes» et de «sukarnistes» (les proches de l'ex-président Sukarno, père de Megawati) après le coup avorté de septembre 1965.