«C'est une trêve. Plusieurs jours sans débarquement de clandestins sur l'île, en cette saison, c'est anormal.» La perplexité règne à la capitainerie du port de Lampedusa. Malgré tout, garde-côtes, officiers de la brigade financière et carabiniers restent mobilisés 24 heures sur 24, dans l'île la plus méridionale d'Europe, aux confins de l'Afrique, à environ 130 kilomètres de la Tunisie et 180 kilomètres de la Libye. Dix jours après le naufrage dans lequel ont péri

200 émigrés africains (lire ci-dessous), les patrouilles se poursuivent au sud de ce bout de terre incandescent de 23 kilomètres carrés. Dans l'attente du prochain flot humain.

Rien qu'au cours des trois premières semaines de juin, une vingtaine de vieilles barques transportant plus de 2500 personnes ont été arraisonnées et escortées jusqu'à l'île. Depuis le début de l'année, ils seraient près de 4000 extracommunautaires à être passés par la «première porte de l'Europe». Malgré les hélicoptères militaires, les hors-bord et autres avions de reconnaissance, le dernier rafiot a trompé tous les radars, la semaine dernière, se laissant glisser jusqu'au rivage de Lampedusa pour y débarquer son chargement de 41 miséreux exténués. «Les arrivées sont à la hausse», note, un brin désabusé, le lieutenant de vaisseau et commandant du port, Michele Niosi. D'autant que la comptabilité ignore les disparus, les naufragés avalés par le canal de Sicile, les malchanceux retrouvés au large à moitié décomposés au fond des filets des pêcheurs.

Assis au Débarcadère, «le bar le plus au sud de l'Europe», Bruno Siragusa, maire (Forza Italia) des 6000 Lampedusiens, livre son analyse: «Nous sommes à la frontière de la Méditerranée, entre l'Afrique et l'Europe. Comme les oiseaux migrateurs, ces désespérés font une halte à Lampedusa.» Mais, constate-t-il, le phénomène s'est récemment accéléré sous la conjugaison de deux facteurs: «D'une part, les autres accès pour l'Europe, via l'Italie, se sont rétrécis. Il y a aujourd'hui beaucoup moins de débarquements sur les côtes des Pouilles ou de Calabre.» Depuis quelques années, Rome a en effet conclu des accords avec les pays limitrophes, en particulier l'Albanie, pour qu'ils retiennent en amont les candidats au voyage. Souvent contrôlées par les organisations criminelles, les routes de l'immigration ont ainsi été réorientées, faisant de Lampedusa une nouvelle destination pour les clandestins.

Le premier débarquement, en octobre 1992, concernait moins de 100 personnes. «Cela fait deux ans que l'afflux est colossal», poursuit Bruno Siragusa. D'un doigt pointé en direction de Tripoli, le maire expose le second facteur: «En vertu de sa politique panafricaine, Kadhafi a décidé l'ouverture des frontières du pays (aux pays «frères», ndlr), ce qui a entraîné la concentration sur les côtes libyennes d'émigrés venus de toute l'Afrique pour tenter le passage vers l'Europe.» Les quelque 200 clandestins noyés, le 20 juin au large de Sfax, avaient d'ailleurs embarqué en Libye.

«Il est inutile de nier que la politique de la Libye, un pays où tout le monde peut entrer et sortir, est aujourd'hui un gros problème», reconnaît le ministre de l'Intérieur italien, Beppe Pisanu qui se rendra, demain, à Tripoli. D'autant que les services secrets italiens ont sonné l'alarme: près d'un million et demi d'immigrés attendraient leur tour pour mettre le cap sur Lampedusa. Dans cette île qui vit du tourisme, de ses eaux transparentes et de son climat africain, on redoute plus la psychose que l'invasion. La rumeur enfle: les habitants de Lampedusa ne mangeraient plus de poissons, car nourris de cadavres humains… De fait, bien que située aux portes de l'Afrique, Lampedusa est la ville italienne où la présence étrangère est sans doute la plus faible. «Dès que les clandestins débarquent, on les conduit au centre d'accueil à proximité de l'aéroport», explique le maréchal des carabiniers Rosario Guttila. Isolés et étroitement surveillés, ils y restent 24 heures ou 48 heures avant d'être transférés dans d'autres structures, plus au nord.

Pressé par ses alliés xénophobes de la Ligue du Nord, Berlusconi s'active à trouver un accord avec la Libye. Son gouvernement a promis à Tripoli d'œuvrer, au sein de l'UE, en faveur d'une levée de l'embargo international contre la Libye. «En ce moment, la mer est calme et pourtant, il n'y a aucun débarquement. Les autorités libyennes contrôlent-elles davantage leurs côtes, durant les négociations?» avance le commandant Niosi. En attendant, Lampedusa se militarise. Cet été, ils seront près de 200 soldats sur la petite île. «Mais il ne peut y avoir qu'une solution politique, assure Michele Niosi. Nous pourrons déployer tous les navires de guerre possibles, on ne pourra jamais repousser ces malheureux à coups de canon.» Une solution radicale pourtant préconisée par Umberto Bossi, numéro trois du gouvernement….