suisse-europe express

Lampedusa, dans les soutes des printemps arabes

Les vingt-sept pays de l’UE et les membres associés de l’espace Schengen comme la Suisse ne peuvent plus l’ignorer: faute d’une véritable politique de cohésion avec leurs partenaires du sud de la Méditerranée, l’immigration clandestine empoisonnera l’avenir des révolutions démocratiques arabes. Au risque de les tuer

Simonetta Sommaruga ne pensait sans doute pas assister souvent aux Conseils des ministres de la Justice et des Affaires intérieures (JAI) de l’UE. La conseillère fédérale est pourtant, en quelques mois, devenue une habituée. Elle sera de nouveau, ce lundi et mardi, présente à Luxembourg dans le cadre du Comité mixte Schengen. Sur fond de bombe à retardement migratoire dégoupillée, compte tenu du dialogue de sourds entre l’Italie – qui réclame la mise en place d’un accueil temporaire pour les clandestins arrivés à Lampedusa – et la Commission européenne, incapable jusque-là d’obtenir un geste significatif de la part des autres Etats membres, en dehors du déploiement d’une mission de l’agence Frontex à laquelle participent des gardes-frontière suisses.

La vérité, au-delà de la question de l’accueil temporaire des clandestins, est que Lampedusa repose à l’Union européenne la question du soutien aux printemps arabes et méditerranéens. Car plus personne, après les révolutions tunisienne et égyptienne, ne peut se voiler la face: quel que soit le montant d’aide alloué à ces pays en transition, celle-ci ne sera pas immédiatement suivie d’effets économiques. Un flottement, qu’il faut espérer pacifique et démocratique, suivra l’éviction des régimes autoritaires. Et pour beaucoup de jeunes de ces pays, certains qualifiés, d’autres non, l’exil provisoire apparaîtra comme la réponse. Comme cela fut le cas, ne l’oublions pas, avec les pays de l’Europe de l’Est suite à la chute du mur de Berlin et à leur intégration dans l’UE en 2004.

Lampedusa, où sont arrivés ces dernières semaines environ 20’000 clandestins, n’est donc pas seulement synonyme de tragédie humaine. L’île italienne plantée au cœur de la Méditerranée est la partie émergée d’un iceberg appelé à se fracasser, d’une façon ou d’une autre, sur les rivages de l’espace Schengen. Un iceberg nommé aspiration à une autre vie, volonté de tourner la page, exode économique. Un iceberg que, contrairement aux régimes autoritaires d’hier, les nouveaux gouvernements démocratiques ne pourront plus contenir par la force. Les polices de ces pays, en Tunisie comme en Egypte, seront dans les prochains mois soumises à de fortes turbulences. Les réseaux d’émigration prospèrent. Comment faire dès lors pour éviter qu’une succession de non-réponses européennes provoque des drames à répétition en mer, alors que patrouillent à quelques kilomètres les navires de l’OTAN chargés de faire respecter l’embargo sur les armes contre le régime libyen?

La réponse est, que les pays de l’espace Schengen l’acceptent ou non, un bouleversement radical de l’offre migratoire européenne. L’UE, mais aussi la Suisse désormais associée à ses partenaires de l’espace Schengen sur ces questions, ne pourra pas continuer de traiter les ressortissants de pays en pleine transition démocratique comme elle le faisait jusque-là. Des soupapes sont nécessaires, compatibles avec le besoin de main-d’œuvre en Europe. La mise en place de structures d’accueil, un tri plus adapté des arrivées, une dissémination des déplacés dans les différents pays d’Europe sont indispensables. Les contrôles stricts aux frontières doivent être maintenus. La surveillance des clandestins ne doit pas se relâcher. Mais des opportunités doivent exister pour ceux qui, jeunes et qualifiés, souhaitent prendre, temporairement, le chemin de l’exil.

L’eurodéputé français Jean-Marie Cavada faisait remarquer ces jours-ci au parlement de Strasbourg que plusieurs pays européens ont su, voici trente ans, organiser l’accueil des boat people indochinois. Le contexte, certes, était différent. L’époque était à la croissance et à la société de consommation florissante. L’économie embauchait. Enorme différence. Mais le réalisme, aujourd’hui, doit prévaloir. Peut-on obliger des pays en transition démocratique à fermer leurs frontières de manière aussi hermétique que les dictatures? Non. Doit-on, d’une façon ou d’une autre, accompagner ces changements politiques par un effort accru de solidarité? Oui. Une discrimination positive, en matière d’immigration, doit être inventée au niveau de l’espace Schengen. Comment? D’abord en mettant sur la table les besoins de tous les pays membres. De combien de mécaniciens, de docteurs, d’infirmières, de plombiers ont besoin nos économies pour continuer à prospérer? Ce débat-là doit avoir lieu au grand jour.

Les soutes du printemps arabe ne sont pas qu’une affaire d’aides sonnantes et trébuchantes. Développer la capacité des économies locales, les rendre compétitives, favoriser la création d’emplois au sud de la Méditerranée ne peuvent pas être les seuls critères. Une émigration choisie doit être facilitée dans cette périphérie sud de l’Europe avec laquelle l’UE doit apprendre à se forger un destin commun. Lampedusa ne peut pas seulement être l’ultime verrou d’un espace Schengen aussi cadenassé que dépassé. L’île italienne doit aussi, être, comme le fut la localité de Schengen pour la libre circulation, le lieu d’une nouvelle ambition migratoire pour l’Europe.

Publicité