A Lampedusa, le trop-plein d’émotions

Italie Quelque 1400 migrants sont ces jours sur l’île, dans l’attente d’être envoyés ailleurs en Italie

Sur le quai,ils se rassemblent et dansent; plus loin, les vieux rafiots libyens expirent

A Lampedusa, dans ce coin perdu au large de la Botte, on s’énerve, on supporte, on s’entraide. Reportage

C’est jour de fête à Lampedusa. Les jeunes, une trentaine de filles et de garçons, se sont rassemblés par petits groupes sur le quai. Quelqu’un a branché le haut-parleur d’un téléphone portable, qui s’est mis à cracher les tubes que tous connaissent. On se prend au jeu, les déhanchements deviennent plus suggestifs. Face à la mer, en dansant, certains lèvent les bras au ciel dans ce qui apparaît presque comme une sorte d’incantation faite à des divinités mystérieuses. Un ou deux couples se sont formés et se tiennent par la main, les doigts entrelacés.

Un peu plus loin, Pietro et son ­copain ont arrêté leur porte-palettes et regardent le spectacle, mi-curieux mi-amusés, prenant l’air d’à qui on ne la fait pas. Un moment, on jurerait qu’ils vont descendre et rejoindre les jeunes Nigérians qui se trémoussent sur la piste de danse improvisée. Mais ils repartent au travail sur leur machine rouillée, lançant à la dérobée comme un dernier regard de regret.

Ces jours, ils sont autour de 1400 nouveaux venus sur l’île. Les derniers étaient 112, arrivés le matin même, ce mercredi. Cette fois, c’étaient tous des hommes, tous des jeunes. Cheveux tressés et petite barbichette élégante, Kenneth Osas était du lot. Pour lui, cette petite party sur le port de Lampedusa est aussi surréaliste que pour tous les autres. Mais il n’en est plus à ça près. A 26 ans, il est redevenu un enfant, raconte-t-il. «Il y a trop de Noirs ici», lui criaient les barbus au bout de la plage libyenne, en le poussant avec la pointe du fusil. Il pleurait, il hoquetait, il priait. A ceux qui ne comprenaient pas, à ceux qui pleuraient encore plus fort que lui, «poum, poum», deux balles dans la poitrine. Il s’est jeté dans le canot, il y a passé une nuit, un jour entier, une autre nuit. Puis, avec les autres, il a déjà levé une première fois les bras au ciel lorsque le navire italien est arrivé. Il est ici maintenant, sur cette île dont il n’arrive pas à prononcer le nom. Il remercie Dieu, il remercie les gardes-côtes, il remercie l’Italie. En regardant ses camarades danser, il pleure, à nouveau.

Lampedusa n’est pas submergée de réfugiés, mais d’émotions, prêtes à surgir au moindre recoin. Comme dans le cimetière où sont gardés les quelques rafiots libyens qu’on s’est résolu à ne pas détruire, pour en conserver un témoignage, à côté du terrain de football. Au fond des cales, entre les planches de bois pourries, il y a encore des briques de lait écrasées, et des habits d’enfants, tordus et piétinés pendant la traversée. C’est Paola La Rosa qui parle le mieux de la manière dont tout s’entremêle. «Vivre à Lampedusa, c’est comme être confronté constamment à des rescapés d’un tremblement de terre. La question n’est pas d’être angélique ou non. Face à un enfant qu’il faut sortir des gravats, qui se détournerait? Qui s’empêcherait de pleurer d’émotion au moment de le sortir des décombres?» Née en Sicile, Paola La Rosa vit sur l’île depuis quinze ans. «Les gens d’ici ne sont pas particuliers», dit-elle, en référence à la réputation de générosité des habitants qui a fait le tour du monde. «Mais ce sont les circonstances qui les rendent différents. Lampedusa est un laboratoire. Celui qui, si l’expérience réussit, devrait aider l’Europe à respecter ses propres valeurs. Ici, c’est comme si nous étions tous ensemble, Italiens, Africains ou Syriens, à bord de la même barque, au milieu de la Méditerranée.»

Sur cette barque, la Congrégation des sœurs des pauvres de Don Marinello a dépêché deux missionnaires. Sœur Maria et Sœur Paola, blanches des chaussettes au voile, avec des drôles de grosses baskets noires qui détonnent – «pour le confort» – ont du travail ces jours. Dans la salle attenante à l’église, elles doivent presque tenir la porte pour éviter que les jeunes Erythréens n’entrent tous ensemble. «Deux par deux, au maximum trois!» Ils ne comprennent pas, ils ­entrent à dix. «Vous êtes tous des maigrichons», les gronde Sœur Maria. Des habits pour les maigrichons, il n’y en a plus. Ici, peut-être, un tee-shirt, et là, cette chemise turquoise. Pratiquement pas un habitant de Lampedusa ne jette les habits dont il ne se sert plus. Au contraire, cette dame qui vient de partir voulait laisser là ses propres baskets qu’elle porte aux pieds. Elle en a d’autres à la maison, disait-elle. Mais de toute façon, ce n’était pas la bonne taille.

«J’ai peur, concède pourtant Sœur Paola. De l’Etat islamique, des maladies… Au début, ces gens, je ne les touchais pas. Et puis ensuite, on se raisonne, on s’y fait.» L’autre jour, trois petits jeunes Erythréens ont demandé à cette autre dame de la paroisse s’ils pouvaient recharger leurs téléphones chez elle. Elle a vu leur dégaine, les a déshabillés fissa et tout mis dans la machine à laver pendant qu’ils attendaient en slip dans son salon. «Et les maladies?» ont crié les voisins. «En fait, nous avons tous peur, continue Sœur Paola. La peur est comme une bête sauvage qu’il faut réussir à dompter.»

Officiellement, les migrants ne sont pas dans le village, mais dans le centre d’accueil encaissé dans la pierraille, à 5 kilomètres de là. Officiellement, le centre peut accueillir 400 migrants, pas un de plus. Officiellement, ils sont habillés et nourris par l’Etat italien. Mais les grillages du centre sont troués de partout et, tout le monde le sait, mieux vaut qu’ils le restent. Les jeunes, surtout, n’auront pas idée de laver la seule tenue de sport que leur donnent les militaires. Ils seraient crasseux au bout de deux jours faute d’habits de rechange. Ils sont aussi coquets, et viennent ici comme on irait faire un tour au marché aux puces pour trouver de belles fringues. Ensuite, s’ils ont été chanceux, ils se la jouent en se baladant sur la Via Roma avec leur nouveau blouson. Ils ne le savent pas, mais on peut dire presque à coup sûr à qui appartenaient les tenues qu’ils arborent aujourd’hui. Lampedusa est un village de 6000 habitants. Ici, tout le monde se connaît.

Sœur Paola n’a pas la langue dans sa poche. «Demander des habits à Rome, ça voudrait dire des semaines et des semaines de bureaucratie. Mais nous, nous avons besoin de ces vêtements ici, et maintenant! Les politiciens de Rome nous mettent dans une situation de crise permanente, comme s’il n’y avait pas moyen de gérer tout ça différemment.» Alors que les secours sont submergés en Sicile, le transit va durer plus longtemps pour ceux de Lampedusa. Ce n’est qu’au compte-gouttes que des migrants sont transportés tous les matins au port, pour prendre le ferry qui les conduira plus loin. Les stocks diminuent, les habitants n’ont plus de vêtements en trop. Lorsqu’il n’y a plus d’habits disponibles, les paroissiens ajoutent une boîte de crackers ou un flacon de shampoing.

Tout le monde se connaît donc à Lampedusa, mais qui connaissait il y a peu l’existence de ces «limbes de l’Italie», comme l’appelaient les fascistes, tellement lointaines qu’elles ne figuraient même pas sur les cartes de géographie des petits écoliers italiens? Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il a fallu attendre les années 50 pour voir arriver l’électricité et le système des égouts. Vingt ans de plus pour que soient construits les écoles et l’hôpital. Nino Taranto vous le dira: oubliée de tous, Lampedusa est apparue sur les cartes un jour bien précis, le 16 avril 1986, lorsque le colonel libyen Mouammar Kadhafi a fait mine de lancer des missiles contre la base militaire américaine qui occupait à l’époque une partie de l’île. Tous les journaux du pays ont fait leur une sur l’attaque contre cette partie inconnue de l’Italie. «Les curieux ont commencé à affluer, puis les hôtels se sont mis à proliférer… Lampedusa s’est transformée de fond en comble», assure l’homme, qui se consacre à sauvegarder les archives historiques de l’île, une activité qui se mêle de plus en plus avec celle de recueillir la trace du passage des migrants.

«Ici, les habitants n’ont rien contre ces malheureux qui débarquent, poursuit Nino Taranto. Vous ne trouverez personne à dire du mal d’eux. Mais ils pestent contre les amalgames qui associent notre île à un désastre permanent.» Lampedusa doit sa notoriété aux tensions avec le Sud et à la migration. Mais il serait tentant de rejeter tous les maux sur les migrants. «Les Lampedusiens sont isolés. Ils ont à peine conscience que la crise économique frappe aussi partout ailleurs. Et ils ne se rendent pas compte que, migrants ou pas, l’île est une destination touristique chère, et qu’elle peinera de plus en plus à rivaliser avec les autres.»

Ni l’actualité liée aux migrants ni ce récent tourisme de masse n’y peuvent rien: Lampedusa reste encore bien loin d’un continent qui, en réalité, s’en désintéresse complètement, au-delà des titres des journaux. La maternité? Elle n’est pas encore construite, ce qui oblige les femmes enceintes à partir pour la Sicile des semaines à l’avance en prévision de l’accouchement. La station d’épuration? Elle a été remise aux calendes grecques, et l’île continue de jeter dans la mer ses eaux usées. L’énergie éolienne, le solaire? Que nenni, tandis que l’essence coûte plus cher que partout ailleurs en Italie. Pas un cinéma, pas un centre culturel. La première bibliothèque pour les enfants a été inaugurée il y a quelques mois, après des années de bataille, grâce à l’initiative notamment de Paola La Rosa. Elle est ouverte maintenant deux demi-journées par semaine.

Retour à Pietro et son copain, qui ont arrêté leur porte-palettes près du vieux port. Ils racontent ce jour d’octobre 2013, lorsque 368 cadavres de noyés ont été amenés ici, entassés les uns sur les autres. Les heures qu’il a fallu pour les sortir du bateau, un à un, tandis que les habitants horrifiés s’agglutinaient à proximité. Puis le traumatisme des jours suivants, à Lampedusa et dans le reste de l’Italie, qui finira par déboucher sur le lancement de l’opération Mare Nostrum, aujourd’hui abandonnée. Sans transition, les deux jeunes hommes s’énervent: «Vous avez vu la saleté? Les bouteilles vides sur la plage, les herbes hautes dont personne ne s’occupe?» Tous deux aiment leur île, mais s’ils le pouvaient, ils partiraient aujourd’hui même, pour l’Allemagne ou pour la Suisse. Ils rigolent. Peut-être qu’un jour ou l’autre, ils y croiseront les Nigérians, et surtout les Nigérianes, qui dansaient tout à l’heure sur le quai.

«Lampedusa est un laboratoire. Celui qui, si l’expérience réussit, devrait aider l’Europe à respecter ses propres valeurs»

«Les habitants pestent contre les amalgames qui associent l’île à un désastre permanent»