La semaine dernière, Paolo Persichetti s'apprêtait à reprendre normalement à l'automne ses cours à l'Université de Paris VIII où il enseigne les sciences politiques. Il se retrouve aujourd'hui derrière les barreaux dans la prison romaine de Rebibbia, dans l'attente d'une décision du Ministère italien de la justice pour savoir s'il sera transféré dans un quartier de haute sécurité. Menacé, qui plus est, d'y rester dix-sept ans.

Participation à un assassinat

Agé de 40 ans, cet ancien membre des Brigades rouges réfugié en France en 1991, a été extradé vers l'Italie en moins de vingt-quatre heures. Alors qu'il se rendait tranquillement samedi soir chez un ami, les policiers parisiens qui l'attendaient au pied de l'immeuble lui ont demandé ses papiers et l'ont rapidement embarqué, direction le Mont-Blanc et la frontière italienne. Payé par l'Etat français en tant qu'universitaire, libre de ses mouvements depuis plus de sept ans, les services du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, se sont ainsi soudainement rappelé que Rome réclamait son extradition pour la participation à l'assassinat du général de l'armée de l'air Licio Giorgeri, le 20 mars 1987.

Condamné en appel à 22 ans et demi de prison (après avoir été reconnu non coupable en première instance), le militant d'extrême gauche bénéficiait jusqu'à présent de la «doctrine Mitterrand». Quatre ans après son élection en 1981, l'ancien avocat et président français avait en effet décrété que les extrémistes italiens réfugiés de l'autre côté des Alpes mais «ayant rompu avec la machine infernale» du terrorisme ne seraient pas remis aux autorités transalpines pour y être jugés selon des «lois spéciales» adoptées ad hoc contre les terroristes.

Depuis 1985, tous les gouvernements successifs avaient jusqu'à présent respecté cette règle en faveur des activistes des «années de plomb» ayant renoncé à la lutte armée. Parmi les quelque 200 anciens terroristes, Paolo Persichetti était l'un des seuls dont le décret d'extradition avait été paraphé. En septembre 1994, par Edouard Balladur. Mais même après cette signature du premier ministre de l'époque, l'ancien militant des Brigades rouges-Unités communistes combattantes avait pu demeurer à Paris sans être inquiété. «Je n'ai jamais été en fuite ou introuvable. Tout le monde savait où j'habitais, où je travaillais et quelles étaient mes fréquentations», a-t-il d'ailleurs fait savoir lundi, par l'intermédiaire de son avocate.

Auteur de livres, invité parfois sur les plateaux de télévision, Paolo Persichetti n'avait en fait rien du militant en cavale, d'une bête traquée vivant dans la clandestinité comme l'ont présenté dimanche dernier les services de police des deux côtés des Alpes, les collaborateurs de Nicolas Sarkozy allant jusqu'à prétendre qu'ils avaient eu «beaucoup de mal à le localiser». En réalité, il a suffi que les consignes politiques de ne pas appréhender Persichetti soient levées pour procéder à son arrestation. «Depuis que la ligne politique en France a changé après les récentes élections, je m'y attendais», a commenté l'ancien brigadiste.

Le gouvernement Raffarin a ainsi répondu favorablement aux pressions de plus en plus fortes de Silvio Berlusconi qui a d'ailleurs exprimé sa «grandissime satisfaction» à l'annonce de l'extradition. Alors que les enquêtes sur les nouvelles Brigades rouges – qui ont entre autres revendiqué l'assassinat en mars dernier de l'économiste Marco Biagi – piétinent, les autorités italiennes estiment que l'incarcération en Italie de Paolo Persichetti est un succès. A Paris, on affirme notamment que les Italiens soupçonnent l'ancien BR d'être resté en contact avec les cellules terroristes encore en activité dans la péninsule. «Je n'ai absolument rien à voir avec les nouveaux faits» de terrorisme a, quant à lui, juré Paolo Persichetti qui assure ne rien savoir des nouvelles Brigades rouges.

«Travail en commun»

Reste à savoir si son cas demeurera isolé, ou si la France se prépare à une vague d'extraditions. Judiciairement, peu d'anciens militants sont aussi exposés que Paolo Persichetti, condamné pour participation à un meurtre commis à la fin des années 80. Mais du côté italien, on compte bien ne pas en rester là. «Le travail en commun (avec la France) a commencé à produire ses effets positifs et il se poursuivra», a indiqué le ministre italien de la Justice, Roberto Castelli, tandis que son homologue français, Dominique Perben, indiquait que «la doctrine Mitterrand est ancienne […] Il y aura un examen au cas par cas». Visiblement, Jean-Pierre Raffarin n'entend pas entretenir avec Silvio Berlusconi des rapports aussi tumultueux que ceux entre le Cavaliere et le gouvernement Jospin.