Editorial

L’angoisse abyssale

L’assaut est donné, mais les images de mauvaise qualité ne montrent rien, sinon des gyrophares perdus dans la pénombre. Après quelques détonations, tout est fini. Enfin, on aimerait bien qu’il en aille ainsi, que ce raz-de-marée de violence disparaisse dans le trop-plein des mauvaises nouvelles.

Mais, après le dégoût provoqué par la tuerie de Charlie Hebdo et les deux prises d’otages, le dénouement et le soulagement de voir les tueurs hors d’état de nuire ne dissipent pas la stupeur. La vision obsédante d’une métropole assiégée et d’un pays à la merci de fanatiques fous furieux perdure. Et le choc ne vient pas seulement de la cruauté des tueurs et du danger qu’ils représentent, mais aussi de la fragilité et des failles qu’ils ont révélées.

Le risque de voir se multiplier les attaques de djihadistes ou d’islamistes radicalisés en prison est bien réel. Manuel Valls, le premier ministre français, l’a lancé vendredi comme une mise en garde, «nous pouvons encore subir ces attaques». Mais la vraie menace, la crainte qui agite désormais le Vieux Continent, c’est de voir le pacte républicain voler en éclats. En France, les appels des politiciens à l’unité nationale et ceux des vieux sages, comme Robert Badinter, à ne pas céder aux sirènes de la stigmatisation d’un groupe ethnique ou religieux, n’ont pas suffi à calmer l’angoisse qui enfle.

La tentation de jouer avec les amalgames guette les populistes, individus et partis. Déjà, le Front national s’est engouffré dans la brèche pour récupérer la tragédie à des fins politiciennes. Et les musulmans qui justifieront à demi-mot le massacre de ces derniers jours par l’ampleur de l’outrage à laver, les fameuses caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, mettront de l’eau au moulin de ceux pour qui le problème, c’est l’islam.

Les valeurs humanistes ne sont pas aussi chevillées au corps de l’Europe qu’on le croyait. Il nous faut les revitaliser, faire souffler le vent des Lumières et réinsuffler du «vivre ensemble» dans nos sociétés. La tâche est d’autant plus colossale que les dessinateurs Charb, Cabu, Wolinski et Tignous ne sont plus là pour nous aiguillonner.