Royaume-Uni

L’angoisse des habitants de Gibraltar après le Brexit

Les électeurs gibraltariens ont voté le 23 juin à 96% pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne le 23 juin. Ce petit territoire prospère craint l’isolement et la récession

Sur Main Street, la principale rue commerçante, des centaines de touristes arpentent nonchalamment l’artère animée, le long des bijouteries, maroquineries, bars de type andalou ou pubs londoniens. A voir un tel spectacle, on a peine à imaginer le puissant sentiment d’inquiétude qui sourd au gré de ce minuscule territoire britannique de 6 km2 bordant le détroit homonyme et surmonté par une impressionnante montagne rocheuse, el Peñon (le Rocher), nom donné localement à Gibraltar.

Et pourtant. Depuis le Brexit, voté majoritairement par les Britanniques le 23 juin, les quelque 30 000 habitants de cet îlot de prospérité vivent dans l’angoisse. A l’image de Marwan Rohmani, la cinquantaine, un bijoutier d’origine pakistanaise: «La livre a chuté de 12% en seulement une semaine. En soi, ce n’est pas mauvais pour le business car les effets négatifs sont neutralisés. Mais, tous ici, nous craignons que les choses ne soient plus jamais comme avant.» «Cela a été une véritable une douche froide, et nous vivons tous dans une incertitude pénible, dit Dorothy, employée dans une compagnie d’assurance. En vérité, on ne s’y attendait pas. Il va falloir composer avec ce cauchemar!»

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Plus encore que les Irlandais du Nord, les Ecossais ou les Londoniens, par une écrasante proportion de 96% – et une forte participation de 86% –, les Gibraltariens ont voté remain. Un raz-de-marée électoral qui, étant donné la configuration géographique et la particularité historique (un territoire arraché par les Anglais aux Espagnols en vertu du Traité d’Utrecht, de 1713), n’est guère étonnant: les Llanitos (les habitants du Rocher), conscients que Madrid ne cessera jamais de revendiquer la souveraineté sur ce bout de terre, ont tout à redouter de devenir, d’ici à deux ans, «une frontière extérieure» de l’Union européenne.

Il est vrai que, dès le lendemain du vote entérinant la sortie britannique d’UE, l’attitude des autorités espagnoles n’a pas contribué à les rassurer. «Le jour où le drapeau espagnol sera hissé sur le Rocher se rapproche», avait déclaré sans tarder le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Margallo, en poste depuis 2011, et véritable «bête noire» des Llanitos. De fait, Madrid réclame une «co-souveraineté» sur Gibraltar, alors qu’en juillet 2013, les Llanitos avaient voté «no» à 96% lors d’un référendum. Or, aujourd’hui, aux yeux du chef de la diplomatie espagnole, la sortie de l’UE change la donne du tout au tout: «En trois cents ans, s’est-il réjoui la semaine dernière, la plus belle opportunité nous est offerte de proclamer notre souveraineté sur Gibraltar. Et nous comptons bien la mettre à profit.»

Malgré une croissance continue, Gibraltar craint l'isolement

La crainte locale majeure, c’est l’isolement: les vieux démons anti-espagnols ont resurgi. Entre 1968, sous l’égide du dictateur Franco, et 1985, Madrid avait fermé la frontière, obligeant la Grande-Bretagne à approvisionner le Rocher par voie aérienne. «Vous cherchez le village des irréductibles Gaulois? Eh bien, c’est nous!, s’anime Daniel Feetham, consultant et leader du parti d’opposition de centre droit, le GSD. Jamais, vous entendez, jamais nous ne céderons aux Espagnols. Notre souveraineté n’est pas à vendre!» L’actuel chief minister de Gibraltar, Fabian Picardo, plus diplomate, demande à Madrid «de renoncer aux chimères». Aux yeux de Brian Reyes, rédacteur en chef du Chronicle Gibraltar, cela résume bien la situation: «Notre parlement se fait l’écho d’une démocratie vibrante, intense. Mais, sur les sujets clés, tout le monde est uni, car il en va de notre survie.»

Nous sommes exemplaires en ce qui concerne l’échange d’informations fiscales. Alors, parler de paradis fiscal serait injuste

Territoire prospère, où le chômage est résiduel, la croissance continue, le tourisme et la construction toujours en plein essor, il suscite forcément la convoitise du voisin espagnol, où le chômage touche près d’un quart des actifs. Le grand voisin le qualifie de «colonie anachronique» – les Llanitos préfèrent parler de «territoire d’outre-mer» – et, surtout, de «paradis fiscal», terme farouchement récusé sur place, même si l’impôt sur les sociétés est de 10%, contre 25% en Grande-Bretagne: «Ces dernières années, nous sommes sortis de la liste noire de l’OCDE, nous avons appliqué toutes les directives européennes et nous sommes exemplaires en ce qui concerne l’échange d’informations fiscales. Alors, parler de paradis fiscal serait injuste», se défend Alfredo Vasquez, un consultant qui préside l’association patronale GFSD.

Dans ce contexte, les craintes vis-à-vis de l’Espagne vont bon train. «Notre problème principal est qu’à chaque conflit, nous bénéficions jusqu’alors de l’arbitrage de Bruxelles, précise le rédacteur en chef Brian Reyes. Or, c’est cette protection que nous devrions perdre.» Surtout à la frontière. En juillet 2013, suite à une forte dispute, Madrid avait ordonné des contrôles tatillons, provoquant des heures de files d’attente et affectant donc l’économie du Rocher. Depuis, de façon ponctuelle, l’Espagne joue de cet impitoyable moyen de pression. Les principales victimes en sont les 12 000 travailleurs qui, chaque jour, partent du «Campo» (les cinq municipalités espagnoles voisines) pour aller travailler à Gibraltar.

«En face, nous avons affaire à un pays voisin obsédé par ses lubies historiques, s’emporte Daniel Feetham, le leader de l’opposition. Il faudrait lui rappeler que Gibraltar a été plus longtemps sous la férule arabe ou britannique qu’espagnole. Et qu’ils continueront à buter sur un roc!»

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