C’est un Noël particulier pour les pensionnaires de l’Institut œcuménique de Bossey, havre de paix entre Nyon et Versoix. «On est devenus comme une famille mais, en même temps, il y a la nostalgie d’être loin des siens, surtout dans ce moment d’espérance», confie la Mexicaine Lani Anaya. Les 28 étudiants en théologie qui déambulent entre deux cours dans le parc surplombant le Léman viennent d’Indonésie, de Chine, de Géorgie, du Canada, de Roumanie, d’Egypte ou de Zambie. Et même à propos de Noël, ils sont loin d’être tous d’accord – les orthodoxes, par exemple, le fêtent en janvier.

Logé depuis septembre à Bossey, ce petit monde échange sur ses doctrines et pratiques religieuses. Les débats derrière les murs du château du XVIIIe siècle peuvent être animés. Comme l’autre jour, où l’utilisation d’un rétroprojecteur dans la petite chapelle a heurté certains participants. Le sapin à côté de l’autel, en revanche, semble faire consensus.

«Mon moment préféré»

Les étudiants commencent leur journée par un exercice matinal de «théologie pratique», soit une prière collective menée à tour de rôle. «C’est mon moment préféré, s’enthousiasme Lani Anaya. Malgré nos différences, nous prions tous et toutes le même Dieu.» Elle est plutôt surprise d’avoir été recommandée par le directeur de Bossey pour nous parler. Si l’objectif était de casser les clichés, c’est réussi. Avec ses longs cheveux noirs, Lani Anaya n’a pas l’allure d’un séminariste.

Contrairement à la plupart de ses camarades, y compris les femmes présentes en nombre dans cette volée, elle n’entend pas devenir prêtre. Elle pourrait pourtant y prétendre. L’Eglise méthodiste mexicaine est la première en Amérique latine à avoir eu une évêque à sa tête, claironne-t-elle.

Pour cette jeune femme décidée, la foi rime avec l’engagement social. Chaque 25 décembre, elle avait l’habitude de cuisiner avec une amie pour les sans-abri de son quartier, à Mexico. A 28 ans, Lani Anaya a déjà effectué plusieurs missions aux côtés des plus défavorisés dans son pays, mais aussi au Brésil et dans les bidonvilles de Nairobi, au Kenya. Don de soi, mais aussi intérêt personnel. Elle n’aurait jamais pu partir en mission sans les fonds qu’elle a réussi à récolter auprès des fidèles – elle préfère parler de crowdfunding.

Une Eglise minoritaire

Lani Anaya fait partie de l’Eglise méthodiste, comme sa famille depuis cinq générations. Mais ses parents, une mère enseignante et un père médecin, lui ont laissé le choix; elle a été baptisée à 13 ans. Passé les doutes de l’adolescence, elle est revenue à la religion par l’intermédiaire d’un groupe de jeunes.

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Au Mexique, les méthodistes sont minoritaires par rapport aux catholiques. Ce sont deux mondes qui s’ignorent, déplore Lani Anaya. Malgré la visite du pape François à Genève et à Bossey en juin dernier, le Vatican ne fait pas partie du Conseil œcuménique des Eglises avec ses 350 églises membres représentant 500 millions de chrétiens, dont dépend le centre de Bossey.

Auprès des migrants

«Les Eglises peuvent jouer un rôle capital pour pacifier le Mexique. Elles sont respectées et ce sont elles qui connaissent le mieux les communautés», veut croire Lani Anaya. Elle cite le projet d’une commission de réconciliation du nouveau président, Andrés Manuel Lopez Obrador, qui vient d’entrer en fonction.

Il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de l’autre

Lani Anaya

Puis elle raconte avec émotion le travail des fidèles en faveur des migrants d’Amérique centrale. «Près de notre église, il y a un endroit où ils réussissent à sauter sur les trains de marchandises en direction des Etats-Unis. C’est dangereux, mais c’est le moyen le plus rapide», dit-elle, sans les juger. Avant leur périple, les migrants sont hébergés dans un abri géré par l’Eglise et ils reçoivent de la nourriture. Les femmes prennent des contraceptifs au cas où elles seraient violées, mais ces médicaments ne sont pas fournis par l’Eglise. «Ce serait trop compliqué. Il reste des tabous», reconnaît-elle. Lani Anaya garde le souvenir amer d’une conseillère de son Eglise lui enjoignant de choisir entre ses études et un foyer à fonder.

Il aurait fallu davantage pour la décourager. En 2016, Lani Anaya est partie étudier en Suède sur la paix et les conflits. L’étudiante continue de vivre sa foi au sein de l’Eglise méthodiste suédoise, s’étonne du peu de jeunes sur les bancs des églises. Et, forcément, elle a trouvé de nouveaux combats, cette fois auprès des réfugiés afghans et syriens en instance d’expulsion.

Elle a vu la Suède changer

Depuis qu’elle est arrivée en Suède, la Mexicaine a constaté un raidissement sur ces questions. En 2015, le pays nordique avait largement ouvert ses portes lors de la crise des réfugiés. Elle note que des groupes de chrétiens se positionnent aujourd’hui contre l’immigration. «Après avoir accueilli tant de gens, le travail d’intégration a peut-être été insuffisant. Il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de l’autre», conclut-elle de façon œcuménique. Ces prochaines semaines à Bossey, l’étudiante se penchera sur le cas suédois, entre hospitalité et hostilité, pour un travail écrit sur l’éthique sociale.

Et après la fin de son séjour helvétique? Elle aimerait s’engager dans les processus de paix ou de réconciliation, persuadée que les Eglises peuvent jouer un rôle positif dans ce domaine. Mais, concrètement, elle ne sait pas encore trop. Les voies du Seigneur sont impénétrables.


Biographie

1990: Naissance à Mexico City.

2003: Baptême et confirmation.

2014: Présidente d’un groupe de jeunes méthodistes.

2016: Etudes dans le domaine de la paix et des conflits à l’Université d’Uppsala, en Suède.


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