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Les «unes» de la presse française le 27 juillet, au lendemain de la mort du prêtre Jacques Hamel assassiné par deux djihadistes. (EPA/Christophe Petit Tesson)
© Christophe Petit Tesson

Médias

L’anonymat des terroristes divise la presse française

Le débat sur la glorification des terroristes fait rage en France mais les médias adoptent des lignes de conduite en ordre dispersé. Une obligation légale pour anonymiser les djihadistes est très hypothétique

Le débat a commencé d’agiter les rédactions après l’attentat de Nice, le 14 juillet: publier les photos des terroristes, est-ce faire leur publicité? Plusieurs journaux et sites internet avaient en effet généreusement diffusé, non seulement la photo de Mohamed Lahouaiej Bouhlel sur sa carte d’identité, mais aussi celles où l’assassin de 84 personnes pose pour faire admirer sa musculature, ainsi que les selfies pris quelques heures avant le drame devant le camion qu’il venait de louer.

Lire l'éditorial : Quel récit opposer au terrorisme ?

Le philosophe Bernard-Henri Lévy suggérait très vite «un grand accord entre les médias» pour ne plus donner le nom, ni l’itinéraire, ni la vie des assassins, et évidemment en ne publiant plus les photos. Dans Télérama, le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman réclamait «l’anonymat obligatoire» pour les auteurs d’attentat, expliquant: «Il faut décréter que ces’soldats’mourront ici dans l’oubli le plus total, pour créer le doute dans la tête des candidats au martyre, et leur faire entrevoir le néant d’une mort anonyme.»

Même opinion chez un autre psychiatre, Fehti Benslama, réclamant lui aussi dans Le Monde un «pacte» où les médias «s’engageraient à ne mentionner les tueurs que par des initiales, à ne pas publier leurs photos, à ne pas donner de détails biographiques qui permettent de les identifier».

Mais dans un monde journalistique français où règnent la liberté, le pragmatisme et le chacun pour soi, même une discussion commune sur un tel «pacte» était totalement inenvisageable. Les médias prennent donc, en ordre dispersé, des décisions qu’ils auront peut-être quelques difficultés à appliquer dans la durée.

«Eviter la glorification posthume»

Le Monde a donné le ton mardi en renonçant à la publication de certaines photos: «À la suite de l’attentat de Nice, écrit dans son éditorial le directeur du journal, Jérôme Fenoglio, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d’éventuels effets de glorification posthume». Le lendemain, il a précisé qu’il s’agissait des photos «de la vie quotidienne ou précédant le passage à l’acte» des terroristes, se réservant de toujours publier, par exemple, les photos d’identité fournies par les enquêteurs.

Dans la foulée, la chaîne d’information la plus regardée en France, BFMTV, a aussi décidé de renoncer aux photos, de même que France 24 et Radio France Internationale pour son site internet. «Nous voulons éviter de mettre les terroristes au même niveau que les victimes», explique le directeur de la rédaction de BFMTV, Hervé Béroud. Le quotidien catholique La Croix et la radio Europe 1 vont encore plus loin: ils ne donneront plus les noms des terroristes, se limitant à un prénom et une initiale.

«Un élément d’information essentiel»

Ces décisions ravissent Bernard-Henri Lévy, qui juge qu’elles sont de nature à stopper «l’héroïsation et la contagion». Mais tel n’est pas l’avis des patrons de journaux aussi opposés par ailleurs que le Figaro et Libération. Pour le directeur du grand quotidien de droite, Alexis Brézet, «il est important de nommer et d’identifier ceux qui nous combattent. Le nom des terroristes est un élément d’information objectif essentiel pour comprendre ce qui se joue sur notre sol, et notre devoir est de le porter à la connaissance de nos lecteurs ou de nos internautes». Alexis Brézet précise que «publier une photo neutre et discrète du terroriste, c’est nécessaire» mais que «l’afficher en une ou le présenter dans une pose flatteuse à visée de propagande, nous nous l’interdisons».

Le directeur de Libération, Laurent Joffrin est sur la même ligne et argumente dans son éditorial du 29 juillet: «Croit-on sérieusement qu’en étant privés d’image, les terroristes s’en trouveront modérés, ralentis, dissuadés? […] Une photo publiée ou retenue ne changera rien» à leur «stratégie».

Cela serait de la censure

Dans la classe politique et sur les réseaux sociaux, le débat fait rage. Il y a ceux qui crient à l’auto-censure des médias, accusant ceux-ci de ne plus donner des noms pour que l’origine des auteurs d’attentat soit passée sous silence, opinion largement relayée par le Front national; et ceux qui doutent de l’effet de cette décision, tant la glorification des djihadistes passe par d’autres canaux que ceux de la presse traditionnelle.

Sur Change.org, une pétition en faveur de l’anonymat des terroristes a recueilli près de 150 000 signatures. Des propositions de loi d’élus de droite et de gauche sont en préparation. Sur le plan juridique, on les voit mal aboutir: seul un pays en «état de siège», situation d’extrême urgence prévu par la Constitution, pourrait instaurer une obligation qui serait une censure. Malgré la multiplication des attentats, on n’en est pas là.

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