Apparatchik libéral

Le nouveau premier ministre chinois,Li Keqiang, est un pur produit de l’école du Parti communiste. Il représente pourtant, aux yeux des réformateurs, le plus sérieux espoir en vue d’une modernisation du pays. Du moins sur le plan économique

Li Keqiang n’a plus que ce mot à la bouche: le marché. «Laissons au marché ce qu’il sait faire le mieux et laissons à la société ce qu’elle sait faire le mieux», expliquait-il en conférence de presse début mars alors qu’il revêtait ses nouveaux habits de premier ministre. La semaine dernière, en réunion avec son cabinet, il a pris des accents presque «thatchériens»: face au ralentissement de l’économie, a-t-il dit, «la solution du gouvernement n’est plus l’investissement, mais de donner plus de voix au marché». Et aux Européens – qui refusent toujours à la Chine le statut d’économie de marché – il fait volontiers la leçon sur les dangers de la tentation protectionniste.

A 57 ans, le chef du gouvernement chinois est le principal espoir du camp réformateur dans un pays figé dans l’autoritarisme malgré de profondes transformations économiques et sociales. Au terme d’un 18e Congrès du Parti communiste, l’automne dernier, qui a vu triompher le «parti des princes» (les fils de révolutionnaires) et le retour d’une vieille garde emmenée par Jiang Zemin, Li Keqiang est le seul membre du Comité permanent du Bureau politique du PCC (le cœur du pouvoir) à offrir quelques garanties aux «libéraux». Car dans ce domaine, il a de solides références.

A l’Université de Pékin, il a étudié le droit et rédigé une thèse de doctorat en économie avec une curiosité affichée pour l’expérience occidentale. Il a ainsi traduit en chinois des textes du juriste britannique Alfred Denning. Il maîtrise par ailleurs – fait nouveau pour un dirigeant chinois de ce niveau – très bien l’anglais, sa femme enseignant cette langue dans une université de Pékin. Son directeur de thèse, l’économiste Li Yining, fut le principal avocat de l’entrée en bourse de plusieurs grandes entreprises d’Etat. Et lors des manifestations étudiantes de 1989, il sut d’abord rester prudemment à l’écart du mouvement contestataire, puis garder ses distances avec les tenants de la répression.

Ses fonctions au sein de l’appareil communiste l’ont amené à gouverner à partir de la fin des années 1990 la province du Henan, la plus peuplée du pays, puis à diriger comme secrétaire du parti le bastion industriel hérité du maoïsme qu’est le Liaoning. Dans les deux cas, on le crédite de réformes qui ont transformé l’économie de ces provinces. Ces cinq dernières années, enfin, il a secondé son prédécesseur, Wen Jiabao, autre chantre d’un libéralisme qui ne s’est jamais traduit en actes en dehors du champ économique. D’où ce soupçon: Li Keqiang sera-t-il le nouveau faire-valoir réformateur au sein d’une direction collective dominée par le conservatisme? Sera-t-il la face bienveillante d’un mandarinat dont la logique ultime est le maintien de ses prérogatives – d’une main de fer au besoin?

A certains égards, il est juste de parler de changement avec l’avènement d’une cinquième génération de dirigeants depuis l’établissement de la République populaire en 1949. Li Keqiang est certainement plus ouvert au monde que les ingénieurs et bâtisseurs de barrage qui l’ont précédé à ce poste. Il fait partie de cette génération sacrifiée qui a grandi dans le climat de terreur de la Révolution culturelle (1966-1976). Comme beaucoup d’adolescents de cette époque, il a été envoyé à la campagne se faire «éduquer» par les «masses paysannes». Il a été confronté à la misère rurale et a fait, à un jeune âge, l’expérience de luttes politiques féroces qui broyaient aussi bien les cadres du parti (comme son père) que des familles entières. Comment se comportera cette génération qui a grandi dans la défiance permanente alors que c’est à son tour de diriger la nation la plus peuplée du monde?

Trente ans de réformes économiques ont matériellement transformé le pays. En apparence, l’attitude des dirigeants chinois évolue, la confiance est retrouvée, la fierté revendiquée. «On n’a plus affaire à des statues sorties du musée Grevin», glisse un diplomate qui a eu l’occasion de rencontrer Li Keqiang à Pékin. Le premier ministre utilise un certain franc-parler. En public, comme lorsqu’il défendait en début d’année la publication des vrais chiffres de la pollution. «Qu’est-ce qui serait le pire si nous publions ces données, demandait-il à un officiel inquiet? A l’âge du partage de l’information sur Internet, même si vous ne dites rien au peuple, il trouvera par lui-même. Alors pourquoi tromper son propre peuple?»

Et plus encore en privé. Lors d’un entretien en 2007 avec l’ambassadeur américain en poste à Pékin, il expliquait sans détour que les chiffres de la croissance économique en Chine étaient fabriqués, fixés par les cadres. Pour avoir une idée précise de l’évolution du PIB, il précisait se référer à trois indicateurs fiables: la consommation d’électricité, le volume du fret ferroviaire et le montant des prêts bancaires.

Difficile dans le même temps d’ignorer tout ce que doit Li Keqiang au formatage du parti unique, au moule d’une caste, aux traditions d’une certaine conception du politique, aux règles d’une discipline tenace et au lavage continu de cerveau qui soutient une certaine idée de la nation chinoise. Comment ne pas voir en cet homme un simple clone de Wen Jiabao, de l’ancien président Hu Jintao ou de l’actuel Xi Jinping… Il a suivi exactement le même parcours, les mêmes écoles, gravi les mêmes échelons bureaucratiques, patiemment, un à un, en bon élève du léninisme de marché.

Lorsqu’il était gouverneur du Henan, il a maintenu le silence sur l’un des principaux scandales qui a frappé le pays au début des années 2000, celui du sang contaminé. Des dizaines de milliers de paysans infectés par le virus du sida étaient condamnés à dépérir dans leurs villages, coupés du monde extérieur par un cordon sanitaire basé sur la peur.

S’il est un avocat de longue date du marché, Li Keqiang s’est bien gardé jusqu’ici de s’aventurer sur le terrain des réformes politiques. Son libéralisme se limite aux frontières de l’économie. Il est vrai que dans ce domaine, la lutte est féroce. Après l’élimination de la course au pouvoir, l’an dernier, de Bo Xilai, le tenant d’une ligne post-maoïste, la question du rôle de l’Etat dans l’économie demeure le débat central en Chine. Sur ce plan-là, Li Keqiang, souvent décrit comme un homme loyal, honnête, confiant mais parfois effacé, n’hésite pas à monter au front. A en croire la presse locale, la Chine serait à la veille d’une nouvelle vague de réformes. Celles-ci doivent encore être validées par un plénum du parti l’automne prochain. Début mai, le Conseil d’Etat présidé par le premier ministre en a déjà indiqué les grandes lignes. Une profonde restructuration est envisagée dans neuf domaines: l’administration, la réglementation financière, la fiscalité, les chemins de fer, les prix de l’énergie, le social, l’urbanisation, les problèmes ruraux et l’innovation technologique.

Après le reflux des entreprises privées qui a accompagné le plan de relance massif du gouvernement pour surmonter le choc de la crise financière mondiale de 2008, Pékin veut procéder à un nouveau retrait de l’Etat du tissu économique. Le dernier en date fut opéré par l’ancien premier ministre Zhu Rongji dans la seconde moitié des années 1990. Dans une interview au Quotidien du Peuple, il y a quelques semaines, Li Keqiang expliquait que «ceux qui refusent de réformer éviteront peut-être de faire des erreurs, mais ils seront blâmés pour s’être défaussés de leur responsabilité historique».

Reste à passer de la parole aux actes. Le premier ministre sera-t-il l’homme de la situation? A-t-il le caractère nécessaire? Ses collègues du Politburo le laisseront-ils agir? Dans un récent article consacré à Li Keqiang, Caixin, un magazine pro-réformes, concluait ainsi: «Beaucoup s’interrogent jusqu’où peut aller un «cabinet économique» lorsqu’il est confronté à des intérêts établis et des structures de pouvoir sans réforme politique.» Le camarade Li va devoir prouver qu’il est plus qu’un simple apparatchik.

Reste à passer de la parole aux actes. Le premier ministre a-t-il le caractère nécessaire? Le Politburo le laissera-t-il agir?