«Je ne crois pas que les gens vont descendre dans la rue avec toute cette police qui nous empêche de manifester.» Comme tous les Egyptiens, Rami, un employé de magasin de 25 ans, a entendu l’appel à la «révolution» lancé par des activistes sur Internet. Mais alors que des milliers de policiers antiémeute devraient quadriller ce mardi les rues du Caire, il ne croit pas, comme la plupart de ses compatriotes, à l’imminence d’un «grand soir» sur le modèle tunisien. «Ce n’est pas qu’on veut rester les bras croisés, mais on a appris depuis tout petit à avoir peur de la police», soupire-t-il. Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent régulièrement les arrestations arbitraires et la torture «systématique» dans les commissariats.

Salem, un étudiant – «futur chômeur», précise-t-il, grinçant – veut pourtant se persuader que la révolution du jasmin a changé la donne. «Ce qui s’est passé en Tunisie nous a montré que c’est possible, que si la rue se réveille, ça peut marcher. Les gens sont à bout, ils veulent du changement, tout le monde est d’accord là-dessus. J’espère qu’on va se saisir de l’exemple tunisien. Il nous faut juste nous convaincre qu’on peut y arriver!»

«Nous commencerons à vivre ou à mourir le 25 janvier», proclame un des 80 000 internautes qui ont promis de participer aux manifestations. Si la moitié d’entre eux descend effectivement dans la rue, ce serait une mobilisation telle qu’on n’en a pas vu depuis longtemps en Egypte, où les manifestations sont interdites par la loi d’urgence, en vigueur depuis trente ans.

Date symbolique

Le succès de la journée dépendra de la capacité de la jeunesse à se mobiliser. Une génération amère et frustrée, qui forme près des deux tiers de la population, n’a connu que Hosni Moubarak comme président et fournit 90% des chômeurs. Mais les analystes doutent d’un mouvement de grande ampleur, tant les mouvements contestataires peinent à trouver des relais auprès de la population, largement analphabète et concentrée sur ses soucis du quotidien. Depuis la chute de Ben Ali en Tunisie, en dehors d’une dizaine de tentatives d’immolation par le feu, la contestation n’a d’ailleurs concerné que les jeunes éduqués et s’est essentiellement exprimée sur Internet.

Comme lors de la «grève générale» du 6 avril 2008, qui avait dégénéré en émeutes meurtrières à Mahalla, dans le delta du Nil, le mot d’ordre de «révolution» a été lancé sur Facebook. La date retenue est symbolique, car c’est le jour de la fête de la police: le 25 janvier 1952, la police égyptienne s’était soulevée contre les forces britanniques à Ismaïlia. Un soulèvement annonciateur du coup d’Etat qui renversa la monarchie.

«Nous espérons que cette journée va aussi marquer le début d’un mouvement de fond qui pourra balayer le système répressif et corrompu de Hosni Moubarak», explique un des organisateurs qui devraient privilégier de multiples points de rassemblement à un cortège unique. L’appel a été endossé par des personnalités comme l’écrivain Alaa el-Aswany, et des opposants comme le Nobel de la paix Mohamed ElBaradei, qui a jugé le changement «inéluctable» en Egypte après la révolution tunisienne. Les Frères musulmans, principale force d’opposition, ont également annoncé que leurs jeunes pourraient participer aux manifestations.

«Le contexte politique, social et religieux est tellement tendu qu’une étincelle pourrait tout faire exploser», met en garde un diplomate occidental, rappelant qu’en 1977 des émeutes provoquées par la hausse brutale du prix du pain ont fait plus de 70 morts au Caire. «Les autorités vont devoir faire très attention à éviter un dérapage.»