Méditerranée centrale

L’Aquarius cherche un port pour y débarquer… onze migrants

Le bateau de sauvetage se retrouve une nouvelle fois abandonné à lui-même au milieu de la mer. Ni Malte ni l’Italie ne veulent de ses passagers, aussi peu nombreux soient-ils

Ils lui ont montré les étoiles et, au large, la lumière des torchères des plates-formes pétrolières. Ils lui ont dit de les suivre, pour se guider. «Si je ratais, je mourrais. Sinon, j’irais en Italie.» Youssouf a pris la barre du moteur. L’Ivoirien de 20 ans n’avait jamais navigué, il ne sait même pas nager. Dix Pakistanais, neuf hommes et un garçon de 14 ans, se sont installés avec lui dans la petite barque de fibre de verre. Il les avait rencontrés l’avant-veille dans une maison de Zouara, ville côtière de l’ouest de la Libye. Ils ont tous pris la mer, vers 23 heures, le mercredi 19 septembre. «J’ai pris mon courage à deux mains pour sauver ma vie. Et Dieu nous a aidés», dit Youssouf.

Taux de mortalité en forte hausse

Peu après le lever du jour, jeudi, un sauveteur de l’Aquarius, le navire des ONG SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF), les a repérés à la jumelle. Il a d’abord cru à des moutons de vagues, à 28 milles au large de la Libye et plus de 120 milles du rivage européen le plus proche, l’île italienne de Lampedusa. «J’ai vu des gens en train d’écoper de l’eau», raconte Nick Romaniuk, responsable des opérations de recherches et de secours de SOS Méditerranée. «Ils avaient des gilets de sauvetage mais ce sont des modèles de mauvaise confection, qui se remplissent d’eau, donc c’est dangereux. Ils n’ont pas de radio, pas de balise de détresse et il y a de la houle. S’il se passe quelque chose, ils meurent, c’est tout.» Les équipes de l’Aquarius ont procédé au sauvetage des onze personnes.

Cette année, 1728 personnes sont mortes en tentant de traverser la mer Méditerranée, d’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). La route de la Méditerranée centrale, qui relie la Libye à l’Italie, est la plus dangereuse. Près de 15 000 personnes y ont péri depuis 2014. Même si le nombre de départs n’a jamais été aussi bas depuis quatre ans, le taux de mortalité est en forte hausse en 2018, conséquence directe du retrait des ONG de la zone.

Solutions au cas par cas

Depuis que l’Italie a refusé en juin d’accueillir l’Aquarius et les 630 migrants à son bord – le contraignant à se rendre à Valence en Espagne –, les ports italiens et maltais sont fermés aux navires humanitaires. Tout l’été, plusieurs sauvetages ont généré une mini-crise diplomatique avant que des solutions de débarquement soient trouvées, au cas par cas. Plusieurs bateaux d’ONG sont en outre bloqués à Malte.

L’Aquarius est aujourd’hui le seul à patrouiller en Méditerranée centrale. Mais il a dû renoncer à son traditionnel port d’attache sicilien et a perdu son pavillon gibraltais. Il navigue désormais sous drapeau panaméen et doit aller à Marseille pour ses escales techniques. «Avant, nous pouvions débarquer des personnes secourues au bout de deux ou trois jours, mais maintenant on se prépare à de longues attentes en mer», dit Edouard Courcelle, chargé pour MSF de la logistique à bord.

«Graves maltraitances»

L’Aquarius doit aussi composer avec la montée en puissance des gardes-côtes libyens. D’ordinaire, les opérations de secours étaient coordonnées par les autorités maritimes italiennes. «Depuis fin juin, l’Organisation maritime internationale a reconnu officiellement la compétence de la Libye en matière de coordination des opérations de recherche et de sauvetage – dans les eaux internationales – au large du pays», souligne Laura Garel, de SOS Méditerranée.

Jeudi, l’Aquarius a été en contact avec les autorités maritimes libyennes, qui ont voulu transférer les onze personnes à bord d’une vedette de gardes-côtes. Le navire a refusé, estimant que le pays n’offre pas un lieu sûr de débarquement, selon les conventions maritimes internationales. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a rappelé en septembre que la Libye n’est pas une option en raison des «graves maltraitances» qu’y risquent les migrants. L’Aquarius s’est donc tourné vers les autorités maltaises et italiennes.

«Aucune barque ne survit dans cette tempête»

Les premières ont répondu qu’elles n’étaient pas «l’autorité compétente ni appropriée», tandis que les secondes ont dit qu’elles n’offriraient pas de port sûr parce qu’elles n’avaient pas coordonné le sauvetage. Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, avait déjà expliqué sur Twitter que l’Aquarius «a refusé de collaborer avec les gardes-côtes libyens» et que «maintenant il erre en Méditerranée. Je le dis et je le répète: qu’il aille où il veut mais pas en Italie, les ports sont fermés.»

A minuit, alors qu’il continuait de patrouiller au large de la Libye, le grain s’est formé au-dessus du navire. Des éclairs ont déchiré le ciel et des vagues de deux mètres se sont formées. «Aucune barque ne survit dans cette tempête», a commenté un sauveteur sur le pont, tandis que dix Pakistanais et un Ivoirien couraient s’abriter à l’intérieur du bateau.

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