Migration

L’Aquarius s’avoue vaincu

Devenu l’emblème de la crise entourant la migration, le navire humanitaire renonce à reprendre la mer

C’était écrit: devenu la cible de tous ceux qui s’opposent à la «naïveté» de l’Europe en matière d’accueil de migrants, l’Aquarius a rendu les armes. Jeudi soir, SOS-Méditerranée et Médecins sans Frontières (MSF), les deux organisations qui avaient affrété le navire, ont annoncé qu’elles «mettaient un terme» aux opérations de sauvetage. En attendant qu’un autre bâtiment prenne la relève dans les prochains mois.

L’Aquarius est devenu le symbole de la discorde européenne en matière d’accueil des migrants

Julie Melichar, chargée de communication au sein de SOS-Méditerranée

«La conclusion s’est imposée de manière assez évidente. Il était devenu impossible pour nous de reprendre la mer. Nous devons trouver une solution plus durable», constate Julie Melichar, chargée de communication au sein de SOS-Méditerranée. Voilà près de deux mois que l’Aquarius se trouvait à quai à Marseille, après qu’il a été privé de son pavillon par Gibraltar puis par le Panama, suite aux pressions exercées par le gouvernement italien mené par l’extrême droite. L’Aquarius était en outre menacé par une demande de saisie préventive du navire suivant une enquête de la part du procureur de Catane, en Sicile, qui accuse notamment ses parrains de ne pas avoir déclaré certains déchets comme «déchets toxiques» – vêtements des rescapés, restes de nourriture – et d’en avoir tiré des «profits illégaux».

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La justice française n’avait pas donné suite à ces accusations venant d’Italie. Mais la menace d’une éventuelle saisie du navire planait depuis lors sur la coque orange de ce navire devenu emblématique.

30 000 personnes secourues

Les équipes de l’Aquarius se targuent d’avoir secouru en mer quelque 30 000 personnes depuis le début de ses opérations, en février 2016. «Nous avons fait face à une campagne de criminalisation, insiste Julie Melichar. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il était impossible de poursuivre dans ces conditions. L’Aquarius est devenu le symbole de la discorde européenne en matière d’accueil des migrants.»

La semaine dernière, la Suisse a refusé d’offrir son pavillon à ce navire. Une décision qui a sans doute joué un rôle au moment de jeter l’ancre de manière définitive : «Une décision positive du Conseil fédéral n’aurait pas levé la menace d’une saisie préventive du bateau, note la chargée de communication. Mais cela aurait représenté un signal fort. Il aurait rappelé l’engagement de la Suisse envers cette obligation morale et légale qui est de porter secours en mer à ceux qui en ont besoin.»

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Selon les chiffres du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), 2160 personnes ont perdu la vie cette année en tentant de traverser la Méditerranée. Elles avaient été 3139 l’année précédente. Cependant, rapporté au nombre d’arrivées par mer (107 192 cette année), la traversée se révèle proportionnellement beaucoup plus meurtrière. Ce même HCR disait vendredi à Genève son «inquiétude» après la décision concernant l’Aquarius. «Les capacités de secours doivent être renforcées et non pas diminuées», a déclaré à Genève sa porte-parole Shabia Mantoo.

Nous réussirons à affréter un nouveau navire, j’en suis certaine. Peut-être même au tout début de l’année prochaine

Julie Melichar, chargée de communication au sein de SOS-Méditerranée

L’Aquarius a joué cet été le rôle de bouc émissaire après l’arrivée du nouveau gouvernement italien issu de l’alliance entre l’extrême droite et le Mouvement antisystème 5 étoiles. Alors que l’Italie se sent submergée par les migrants, du fait des failles apparues dans les accords de Dublin, le pays a fermé les ports de la Péninsule aux migrants recueillis en Méditerranée. Le navire a ensuite eu toutes les peines du monde à faire débarquer les 630 migrants qu’il avait recueillis. L’Aquarius avait pu ensuite se diriger vers Valence. Mais l’Espagne avait pris bien garde de souligner qu’il s’agissait uniquement d’une solution d’urgence.

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«Renoncer à l’Aquarius a été une décision extrêmement difficile à prendre», a avoué Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS-Méditerranée. Dans l’immédiat, il s’agit désormais de débarrasser le bateau des équipements qui en avaient fait l’un des seuls spécialement conçu en vue de venir en aide à un grand nombre de personnes en détresse. Les canots de sauvetage seront démontés, comme les plateformes destinées à garantir très rapidement la sécurité des personnes. Un réfrigérateur avait aussi été installé à bord du navire afin d’y entreposer les dépouilles des victimes tout en poursuivant les sauvetages.

«Nous réussirons à affréter un nouveau navire, j’en suis certaine. Peut-être même au tout début de l’année prochaine», veut croire Julie Melichar. Un changement de bateau qui permettra un nouveau départ mais qui servira aussi à «mobiliser des forces autour de notre action». Car les choses sont claires pour elle : «L’acharnement ne concernait pas l’Aquarius mais sa mission.»

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