La capacité de nuisance de l’Etat islamique ne cesse d’étonner. A l’heure où ses forces reculent en Irak et en Syrie sous les coups de boutoir de larges coalitions arabo-irano-russo-occidentales, l’organisation djihadiste parvient encore à multiplier les attentats «derrière les lignes ennemies». Après avoir semé la mort à Istanbul, à Dacca et à Bagdad la semaine dernière, il a frappé lundi trois villes saoudiennes: l’oasis de Qatif, sur le golfe Persique; le principal port du pays, Jeddah, sur la mer Rouge; et la deuxième ville la plus sainte du monde musulman, Médine.

Cette vague d’attentats a débuté à l’aube à Djeddah, où un kamikaze s’est tué et a blessé légèrement deux agents de sécurité près du consulat des Etats-Unis en actionnant la bombe qu’il portait sur lui. Elle s’est poursuivie à l’autre extrémité du pays, à Qatif, où une opération suicide a déchiqueté trois personnes. Et elle a culminé en début de soirée, devant la Mosquée du Prophète, à Médine, où un terroriste a emporté dans la mort au moins quatre gardiens.

«Il n’y a plus de ligne rouge pour les terroristes»

L’attentat de Médine a profondément choqué le monde musulman en cette fin de Ramadan, deux jours avant les célébrations de la rupture du jeûne. La Mosquée du Prophète est l’objet d’une très grande vénération en raison des tombes prestigieuses qu’elle abrite, notamment celles de Mahomet et de ses deux premiers successeurs, les califes Abou Bakr et Omar, ce qui lui vaut de recevoir chaque année la visite de millions de pèlerins. Seule la dépasse en importance la Grande Mosquée de La Mecque.

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«Ce crime répugnant ne peut venir d’une personne ayant la moindre foi», a dénoncé le président de la principale assemblée consultative du royaume, Abdallah al-Cheikh. «Il n’y a plus de ligne rouge pour les terroristes», lui a fait écho le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif.

Ces attaques ne doivent pas étonner cependant. Elles s’inscrivent dans la continuité d’autres attentats djihadistes perpétrés dans le pays depuis le début des années 1990. Soit depuis la rupture entre la famille régnante des Saoud, qui avait appelé l’armée américaine à l’aide pour contrer l’invasion du Koweit par l’Irak, et certains milieux sunnites ultra-radicaux, qui avaient jugé intolérable la présence de forces militaires non-musulmanes sur la terre du Prophète.

Le régime saoudien a misé avec constance sur la religion pour se donner une légitimité. Et pas sur n’importe quelle foi: sur l’une des versions les plus rigoureuses et les plus obscurantistes de l’islam, le salafisme, qui prône un retour aux pratiques des origines. Or, comme le docteur Frankenstein dans le célèbre roman de Mary Shelley, le pouvoir a fini débordé par sa créature, soit par des salafistes plus intégristes que lui, tels Oussama ben Laden, le fondateur d’Al-Qaïda, et Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de l’Etat islamique, qui a juré publiquement sa perte.

Un processus révolutionnaire

«Nous avons affaire à un processus révolutionnaire classique, qui rappelle très précisément la révolution française ou la révolution russe, commente Pierre Conesa, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris et auteur d’un livre à paraître sur les liens des Saoud avec le djihadisme. Les tenants de la Vertu, qu’elle soit politique ou théologique, considèrent que l’épuration par la terreur constitue une étape indispensable à la construction du monde nouveau auquel ils aspirent.» Et cette course à la pureté conduit fréquemment ses protagonistes à s’entre-déchirer. De même que la Chine maoïste a accusé l’Union soviétique d’avoir «perverti la cause», l’Etat islamique dénonce à la suite d’Al-Qaïda la corruption du régime de Ryad.

«Nous avons de la peine à imaginer un antagonisme féroce entre deux camps qui partagent pratiquement la même idéologie, observe Pierre Canosa. Mais l’Etat islamique s’est donné le régime saoudien pour cible depuis longtemps. Et, face à lui, il est monté en puissance de manière spectaculaire ces dernières années, en prenant d’abord l’ascendant sur Al-Qaïda, en réussissant ensuite à symboliser la défense des sunnites opprimés par les chiites, en proclamant enfin le califat, un geste qui renvoie la dynastie des Saoud à un rang inférieur et permet de prétendre à la garde des Lieux saints.»

Comme lors des guerres de religion qui ont déchiré autrefois la chrétienté, l’objectif est une refonte complète du rite.

Ni le jour, ni le lieu de l’attaque ne doivent surprendre, assure le chercheur. «Contrairement à ce que l’on croit souvent, le ramadan n’est pas une période de paix. Certains des pires attentats de la guerre civile algérienne ont eu lieu pendant le jeûne. Pour les salafistes, les bons musulmans honorent en fait un tel moment en l’employant à combattre les mauvais musulmans.» Quant à la proximité de la Mosquée du Prophète à Médine, elle ne paraît pas non plus susceptible d’impressionner les djihadistes.

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«Des membres de l’Etat islamique ont affirmé que s’ils obtenaient la garde de la Grande Mosquée de La Mecque, ils détruiraient la pierre noire située en son cœur, puisqu’elle représente un vestige de cultes préislamiques. Comme lors des guerres de religion qui ont déchiré autrefois la chrétienté, l’objectif est une refonte complète du rite.» Pour qui entend purifier la pratique de l’islam, plus rien n’est intouchable, pas même les lieux saints.