Matts, dans le civil, travaille pour les chemins de fer suédois. Mais pendant une semaine, ce réserviste est resté terré dans une tente protégée par des murs de neige, ne sortant que pour prendre sa position sous un pont traversant la rivière Kallax, son fusil pointé vers l’est. Rien ne bouge sur la surface glacée du cours d’eau, mais ce père de famille reste vigilant: «Avec ce qui se passe dans le monde et surtout l’intérêt croissant autour de l’Arctique, nous devons nous entraîner à protéger cette zone», explique-t-il, prêt à «faire sauter» cet ouvrage stratégique pour ne pas le céder à «l’ennemi».

Comme Matts, 10 000 hommes ont participé pendant huit jours aux manœuvres militaires Northern Wind, qui se sont tenues au fond du golfe de Botnie, à la frontière avec la Finlande. L’exercice, qui a pris fin ce mercredi, a mobilisé 3000 Suédois, mais surtout un important contingent de Finlandais et de Norvégiens, appuyé par des commandos britanniques et des Marines américains.

Dans cette zone de forêt arctique, où l’on compte plus de rennes que d’habitants, ce déploiement de forces, accompagné de véhicules blindés et d’un appui aérien, n’est pas passé inaperçu. «Cet exercice de l’armée suédoise, en conditions hivernales, est le plus important organisé dans cette région depuis 1991», s’est félicité le colonel suédois Stefan Smedman. «J’ai traversé ma frontière avec 1500 soldats, a ajouté son homologue finlandais Jari Osmonen. Cela n’était pas arrivé depuis la Seconde Guerre mondiale.»

Un défi

Le but de Northern Wind est de tester l’interopérabilité des armées scandinaves, et leur capacité à braver les conditions de l’hiver arctique, particulièrement enneigé cette année. «Faire évoluer une brigade entière dans ces régions est un défi, remarque Robert Frisk, analyste au FOI, l’Agence de recherche suédoise sur la défense. A cause du climat, mais aussi des longues distances à couvrir et des routes, beaucoup plus rares.» Dans le scénario de cet exercice, Suède et Finlande mobilisent leurs troupes après une attaque venue de l’est et doivent affronter un ennemi joué par les Norvégiens. Avec insistance, Stefan Smedman rappelle qu’il s’agit d’un «scénario fictif obéissant à notre nouvelle priorité, qui est la défense du pays. Ce n’est pas une agression des Russes», précise-t-il.

C’est pourtant bien le puissant voisin, dont les frontières ne sont qu’à 300 kilomètres, qui est dans la tête de tous ces militaires vêtus de blanc camouflage. Depuis la guerre entre la Russie et la Géorgie en 2008, jusqu’à l’annexion de la Crimée en 2014 et l’implication de Moscou dans le conflit ukrainien, le climat régional s’est refroidi. Si la Russie ne menace pas directement la Scandinavie, les gouvernements locaux ne peuvent s’empêcher de voir son ombre dans ces multiples «incidents» ou «provocations» rapportés régulièrement par la presse.

En février, un Sukhoï russe s’est approché à moins de 20 mètres d’un avion de reconnaissance suédois. Le même mois, un supposé espion travaillant pour Moscou a été arrêté dans un restaurant de Stockholm. Depuis plusieurs semaines, les autorités norvégiennes dénoncent aussi un brouillage GPS à leur frontière nord, qui met en danger les avions de ligne.

Deux fois plus de soldats

Comme l’expliquaient le 19 mars dernier les ministres norvégiens et suédois de la Défense, dans une tribune commune, «la détérioration de la sécurité dans notre région a poussé plusieurs pays nordiques à reconsidérer leur politique […] et à se recentrer sur la défense des frontières.» Si la Finlande, qui partage 1300 kilomètres de frontière avec la Russie, n’avait jamais baissé la garde et si la Norvège est protégée par son appartenance à l’OTAN, c’est en Suède que cette nouvelle doctrine a eu le plus d’impact. Le service militaire, abandonné à la fin de la guerre froide, a été rétabli en 2017. Le royaume veut aussi doubler son nombre de soldats pour atteindre un effectif de 120 000 engagés d’ici à 2035. Quant au budget de la Défense, il est reparti à la hausse.

En 2017, la Suède avait déjà organisé un important exercice militaire dans le sud du pays. L’année dernière, ce sont les troupes de l’OTAN qui s’installaient en Norvège. Ces manœuvres arctiques, pour Robert Frisk, marquent une étape de plus dans la préparation des forces armées suédoises, et scandinaves: «Avec le réchauffement climatique, l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à de nouvelles ressources minières et énergétiques, l’Arctique est devenu une priorité, conclut Robert Frisk. C’est une région d’importance stratégique pour l’armée suédoise et il faut s’assurer que nous sommes en capacité de la défendre, aussi bien que le reste du pays.»