Amérique du Sud

L’Argentine, virtuose de la lutte contre l’impunité

Le pays a été loué cette semaine à Genève pour ses actions contre les criminels de la dictature militaire. Il est devenu un modèle en matière de lutte contre l’impunité sous la pression de sa société civile

Alors que l’un des procès majeurs liés aux années de plomb est en préparation en Argentine, le pays a été loué cette semaine à Genève lors de son examen périodique universel devant le Conseil des droits de l’homme, pour sa lutte acharnée et efficace contre l’impunité. En vertu de l’ampleur du processus judiciaire mis en place depuis 2006 pour poursuivre et juger les responsables d’exactions commises durant la dictature militaire de 1976 à 1983, le pays fait même figure de modèle en la matière.

Prévue en cette fin octobre, l’ouverture du procès sur les exactions perpétrées au sein du centre de torture de l’Ecole de mécanique de la Marine, qui doit permettre de faire la lumière sur les «vols de la mort» au cours desquels les victimes du régime étaient jetées vivantes à la mer, a été repoussée au 28 novembre «en raison d’un changement de procureur», précise Rodolfo Yanzon, l’un des avocats des plaignants.

Relativement courants dans les procédures en cours pour juger les crimes commis durant la dictature, les retards sont pointés du doigt par les organisations de défense des droits de l’homme comme un élément auquel le pays doit remédier pour améliorer encore l’efficacité de sa lutte contre l’impunité. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes, et dépit de certaines lenteurs, l’Argentine est un exemple à suivre: «Aujourd’hui, quelque 1600 personnes font l’objet d’enquêtes, 787 sont poursuivies, et 302 ont été condamnées», relève Lorena Balardini, de l’ONG Centro de Estudios Legales y Sociales de Buenos Aires. Un processus à large échelle, destinés à ratisser bien au-delà des quelques figures de l’élite au pouvoir. Il n’en fallait pas moins, relève-t-elle, pour solder les comptes du régime barbare qui, en sept ans, a fait 30 000 victimes dans le pays, mortes ou disparues.

Mais comment expliquer que l’Argentine réussisse si bien là où tant d’Etats ont échoué à affronter des crimes passés? «C’est un processus de longue haleine, qui a pris trente ans», souligne le juge Carlos Rozanski, président du Tribunal criminel fédéral n°1 de La Plata, de passage à Paris pour une conférence à l’Observatoire de l’Argentine contemporaine. «A la condamnation de la junte sous la présidence de Raul Alfonsin, a succédé la mise en place des lois d’amnistie en 1986 et 1987. Dès lors, poursuit le magistrat, nous avons assisté à une mobilisation quotidienne et très large de la société argentine et des organisations de défense des droits de l’homme pour exiger que cela change.»

La forte pression exercée par la société civile a sans aucun doute été un facteur déterminant pour remettre en cause les lois d’amnistie, souligne Alberto d’Alotto, ambassadeur auprès de la mission permanente d’Argentine auprès de l’ONU à Genève. «L’ampleur des exactions, qui ont touché des dizaines de milliers de personnes, était telle qu’elle a profondément affecté le tissu social argentin, développant au sein de la population une conscience aiguë que ces crimes étaient insupportables», et qu’ils devaient être sanctionnés.

Cette combativité s’explique notamment par le profil sociologique des victimes selon Wolf­gang Kaleck, directeur du European Center for Constitutional and Human Rights à Berlin, et spécialiste de l’Argentine. «La classe moyenne a été durement frappée, le niveau global d’éducation est élevé dans le pays, dès lors la réaction des gens a été beaucoup plus vive qu’elle n’a pu l’être dans des pays ruraux comme la Bolivie ou le Guatemala face à certaines exactions.»

La mobilisation populaire a fini par payer. Relayée au niveau politique, notamment par le gouvernement de Nestor Kirchner qui avait fait du combat pour l’abrogation des lois d’amnistie une priorité, elle occupe aussi très largement le pouvoir judiciaire. En 2005, la Cour suprême conclut à l’inconstitutionnalité de ces lois. Le premier procès s’ouvre en 2006, salué par des citoyens très majoritairement favorables au processus de lutte contre l’impunité mis en place, à l’exception d’«une partie des anciennes élites, opposée aux procès», souligne Wolfgang Kaleck.

Quel bénéfice la société argentine retirera-t-elle de l’exercice? Ce qui est en jeu, note le juge Rozanski, c’est sa capacité à faire acte de mémoire, et au-delà, à se réparer. Un avis partagé par Diana Quattrocchi-Woisson, présidente de l’observatoire de l’Argentine contemporaine: «Dans ce pays, marqué par une longue tradition psychanalytique, on a conscience qu’une société qui accepte de regarder son passé en face est en phase de guérison

«Une société qui accepte de regarder son passé en face est en phase de guérison»

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