«Nous devons prêter attention aux principes d’unité nationale […] et chacun doit œuvrer à réduire les divisions.» Dans la tourmente insurrectionnelle qui secoue l’Iran depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne, le 12 juin 2009, Ali Larijani, président du Majlis, le parlement iranien, est un conservateur réaliste. Il n’entend pas attiser les braises d’un mouvement vert qui ébranle la République islamique dans ses fondements. A 52 ans, ce docteur en philosophie occidentale de l’Université Sharif de Téhéran, qui a étudié Hegel, Heidegger et Kant, incarne toute la complexité de la République islamique. Il appartient à une famille originaire de la province de Larijan, qui détient plusieurs leviers essentiels du régime et que le magazine Time n’a pas hésité à appeler les «Kennedy» d’Iran.

Son frère Sadegh, 50 ans, a été nommé à la tête de la Justice en août 2009. Il est l’un des rouages essentiels de l’appareil répressif iranien. Certains le considèrent comme un homme lige du guide, un mollah classique sans aspérité qui a siégé près de 12 ans au Conseil des Gardiens, un organe d’arbitrage important du régime. Sadegh à la tête de la Justice? Cette nomination résulte de la stratégie du Guide suprême d’utiliser les fidèles Larijani comme contrepoids au président «fondamentaliste» Mahmoud Ahmadinejad.

Chez les Larijani, les deux frères Bagher et Fazel occupent des fonctions mineures. Mohammad Javad Larijani, 60 ans, l’aîné de la famille, a en revanche beaucoup plus de poids. Physicien et mathématicien de très haut niveau, formé comme doctorant à l’Université de Berkeley en Californie, il est actuellement secrétaire général du Conseil supérieur des droits de l’homme. L’influence de celui qu’on décrit souvent comme l’une des éminences grises du régime, va toutefois bien au-delà de ce mandat. «Il sert de go-between entre l’Iran et les Etats-Unis», souligne Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS. Ce dernier rappelle pourtant que Mohammad Javad Larijani avait été remis à l’ordre pour avoir tenu des propos insuffisamment anti-américains contre le Grand Satan. «En qualité de vice-ministre des Affaires étrangères à l’époque d’Ali Akbar Velayati, il avait osé déclarer que l’impérialisme américain était à combattre, mais qu’on pouvait coopérer avec les Américains. Il fut démissionné sur le champ», se souvient Bernard Hourcade.

Aujourd’hui, s’il tient des propos peu amènes à l’encontre des Etats-Unis – il avait traité Barack Obama de Ka Ka Siah (nègre en persan) au lendemain de son élection à la Maison-Blanche –, personne ne croit à sa rhétorique anti-américaine. A Genève voici quelques jours, il déclarait au Temps que Washington «était le plus grand ennemi de la démocratie» au Moyen-Orient en s’opposant à l’Iran. Très à l’aise en anglais, il est difficile à désarçonner. Acculé par les questions impertinentes de la journaliste Christiane Amanpour sur CNN, il reste imperturbable.

Chercheur au Washington Institute for Near East Policy, Mehdi Khalaji a été pendant des années séminariste dans la ville sainte de Qom. Il a connu les Larijani. A propos de Mohammad Javad, il ne ménage pas ses critiques: «Si vous discutez avec lui, vous vous rendrez compte qu’il ne croit ni en la République islamique, ni en l’islam. Il est très occidental dans sa manière de penser. Il ne s’en cache pas en privé. S’il se bat pour le maintien du régime, c’est uniquement pour assouvir sa soif de pouvoir.» En Iran, Mohammad Javad avait créé sous le shah un important centre de physique. Passionné de technologie, il fut le premier à bénéficier d’Internet. Il n’était pas rare d’entendre les Téhéranais déclarer: «J’ai reçu un e-mail chez Larijani…»

Les frères Larijani sont tous proches du guide suprême Ali Khamenei. Dans les années post-révolutionnaires, Ali avait d’ailleurs contribué à développer la doctrine du velayat-e faqih qui attribue les quasi pleins pouvoirs politiques et religieux au guide. Mehdi Khalaji les décrit comme des gens très éduqués qui seraient prêts «à sacrifier leur mère» pour le pouvoir, selon une expression consacrée en persan. Ils appartiennent à «la génération Khamenei» et non à celle qui a participé activement à la révolution khomeinyste de 1979. Ali Larijani devient proche d’Ali Khamenei quand il est promu au rang de vice-commandant des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime alors que Khamenei est président de la République islamique au moment de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Ali Larijani va rapidement profiter de cette proximité pour se faire une place de choix au sein du régime, d’autant qu’en 1989, Ali Khamenei succède à l’ayatollah Khomeiny, décédé, à la fonction de Guide suprême. En 1992, Ali boute hors du ministère de la Culture et de la guidance islamique le réformateur Mohammad Khatami (président de 1997 à 2005), très «libéral» en matière de publications et de liberté de la presse. Il opère un virage à 180 degrés. Il confère aux Gardiens de la révolution le contrôle des publications. Il s’érige en censeur de la vie culturelle iranienne.

La montée en puissance d’Ali Larijani se poursuit à la tête de l’IRIB, la radiotélévision d’Etat. Selon Mehdi Khalaji, «Ali Larijani autorise une émission controversée, Hoviyat (identité), qui dénigre les intellectuels progressistes et opposants iraniens accusés d’être des agents de l’étranger. Ce programme pave la voie à une série d’éliminations de dissidents.» Lors des manifestations estudiantines de 1999, fortement réprimées, certains étudiants se feront extorquer des aveux en direct à l’antenne. D’où l’appel des contestataires à «fermer la télévision de Larijani». Aujourd’hui, si les médias sont aussi contrôlés, c’est en grande partie son œuvre.

L’actuel président du Majlis est manifestement plus qu’un simple suppôt du régime. Candidat à l’élection présidentielle de 2005, ce dernier avait échoué face au populiste Mahmoud Ahmadinejad. Il n’obtiendra que 6% des votes. Le bras de fer entre le conservateur pragmatique et l’ultraconvervateur populiste commence vraiment à ce moment-là. En juin 2009, alors que les résultats de l’élection sont d’emblée contestés, Ali Larijani félicite le candidat de l’opposition Mir Hossein Moussavi pour sa victoire, d’autant qu’il exècre la rhétorique belliqueuse et populiste d’Ahmadinejad. Plus tard, la garde prétorienne de ce dernier va tenter d’empêcher Ali Larijani de conserver la présidence du parlement.

Tout ou presque oppose la famille Larijani et Mahmoud Ahmadinejad. Les Larijani sont les fils d’un grand marjaa (source d’imitation), l’ayatollah Mirza Hashem Amoli, décédé en 1993 mais dont le crédit au sein du clergé était considérable. Le président iranien est fils d’un forgeron. Le langage des Larijani est élaboré, celui d’Ahmadinejad est simple, certains diront vulgaire. Les premiers sont imprégnés d’une éducation religieuse. Ali Larijani, dont le beau-père fut l’un des théoriciens de la République islamique, a été élu au parlement avec le fort soutien des religieux de Qom. Paradoxalement, le président est un anticlérical acharné. Il cultive une relation directe à Allah et ne s’embarrasse pas d’intermédiaires comme les mollahs. «Les Larijani basent leur pouvoir sur les conservateurs traditionnels: le clergé, le bazar. Ahmadinejad compte davantage sur les Gardiens de la révolution et les bassidjis (milices islamiques)», précise Mehdi Khalaji. Malgré la guerre larvée entre Ali Larijani et Mahmoud Ahmadinejad, il y a un terrain où ils devraient se retrouver: ils ont tous deux été des Gardiens de la révolution. Bernard Hourcade explique pourtant pourquoi ce n’est pas le cas: «Ahmadinejad n’était pas un haut gradé. Il appartient aux combattants du front ouest, qui ont pour la plupart été recyclés dans des petits postes dans les ministères de l’Intérieur et de la Défense. Pour eux, la priorité, c’est l’idéologie. Ali Larijani était vice-commandant. Il appartenait à l’aristocratie des pasdarans, celle qui fournit de nombreux ministres. Même là, il y a une lutte des classes.»

Du côté occidental, on observe avec intérêt la guerre des factions et en particulier entre conservateurs. Les diplomates occidentaux connaissent surtout Ali Larijani qui devient secrétaire général du Conseil suprême de la sécurité nationale en 2005, puis chef négociateur dans le dossier nucléaire. Longtemps hostile à l’étranger, convaincu que l’enrichissement d’uranium à des fins civiles est un droit inaliénable, il est perçu comme un interlocuteur dur, mais intelligent, rationnel et fréquentable. Des qualités qui seront magnifiées quand il sera éjecté de ce poste par Mahmoud Ahmadinejad en automne 2007 et remplacé par un béni-oui-oui du président, Saeed Jalili. Cette mise à l’écart, selon l’analyste Mohammad Sahimi, serait le résultat d’une rencontre entre le Guide suprême et Vladimir Poutine à laquelle Ali Larijani a assisté. Le président russe de l’époque aurait proposé aux Iraniens d’enrichir de l’uranium sur sol russe avant de le renvoyer en Iran afin d’offrir une porte de sortie à la crise nucléaire iranienne, une perspective qui séduit Larijani qu’on a parfois décrit comme pro-russe. Le même type d’offre sera présentée par Moscou et Paris au sommet de Genève au début octobre 2009. Mahmoud Ahmadinejad niera l’existence de toute proposition du Kremlin. Le clash est consommé.

Alors que dans les chancelleries occidentales, on songe à imposer un quatrième train de sanctions contre l’Iran en raison des ambiguïtés de son programme nucléaire, Bernard Hourcade pense qu’Ali Larijani a une carte à jouer. Le directeur de recherche du CNRS émet deux hypothèses: bien qu’affaibli par les événements des derniers mois, Mahmoud Ahmadinejad finit son mandat. C’est le cas le plus probable. Ou, en raison des effets brutaux de la crise économique, du mécontentement croissant de la population, de la montée en puissance du mouvement vert et des pressions extérieures croissantes, le guide suprême juge indispensable, pour sauver le régime, d’écarter l’actuel président. «Dans ce cas, explique Bernard Hourcade, Ali Larijani aurait une chance de succéder à Ahmadinejad. Il bénéficie de tout le réseau des mollahs. Et même si ces derniers ne sont plus au pouvoir, il reste un lobby important. Il serait une figure rassurante.» Mehdi Khalaji ne partage pas cette analyse. «Avant l’élection du 12 juin 2009, Ali Larijani jouait un rôle majeur. Désormais il a moins la confiance du guide.» En soutenant ouvertement Mahmoud Ahmadinejad dans un geste inédit lors de la campagne électorale de l’an dernier, le guide suprême, hanté par le démantèlement de l’Union soviétique, semble avoir tranché: la radicalité est le moyen de préserver la République islamique.