C’est Jared Lee Loughner, 22 ans, et un passé de déséquilibré, qui tenait l’arme automatique. Il a visé d’abord la parlementaire, d’une balle à bout portant dans la tête. Puis il l’a retournée sur la petite foule qui entourait la représentante démocrate, dans le centre commercial de Tucson, en Arizona. Amenée à l’hôpital, Gabrielle Giffords lutte encore contre la mort. Mais six autres personnes, dont une enfant de 9 ans et un juge fédéral, n’ont pas survécu à la tuerie. Et il n’a fallu que quelques heures pour que les Etats-Unis, commotionnés par la violence de cet acte, s’interrogent à haute voix: qui est réellement à blâmer?

L’image a été retirée de la page Facebook de Sarah Palin, l’héroïne du Tea Party. Mais elle montrait le district électoral de Gabrielle Giffords, ainsi qu’une vingtaine d’autres aux mains des démocrates, marqué par un viseur sur la carte des Etats-Unis transformée en cible de tir. C’est d’ailleurs autour de séances de tir avec un fusil-mitrailleur que Jesse Kelly, le candidat du Tea Party qui avait tenté de ravir son siège à la démocrate, réunissait ses supporters afin de les stimuler à l’approche des élections de novembre dernier.

«Lorsque les gens font ce genre de choses, ils doivent réaliser que leurs actions ont des conséquences», avait commenté à l’époque Gabrielle Giffords, dans une remarque qui prend aujourd’hui des allures de prémonition. Considérée comme centriste, mais fervente défenseur de la réforme de la santé promulguée par Barack Obama, la représentante démocrate avait vu ses bureaux saccagés par des adversaires en furie l’année dernière. Elle était aussi farouchement opposée aux mesures adoptées en Arizona contre les immigrés, qui ont été jugées illégales par la justice fédérale.

«Nous sommes devenus la Mecque des préjugés et du fanatisme», s’emportait Clarence Dupnik, le shérif du comté, en parlant de l’Arizona. Puis, élargissant son constat à tout le pays: «La rage, la haine et le sectarisme sont devenus scandaleux.»

Rien n’indique que Jared Lee Loughner (lire ci-contre) ait été un sympathisant du Tea Party, comme se sont empressés de le souligner les responsables du mouvement après avoir épluché les listes des membres. Selon les enquêteurs, les traces laissées par le jeune homme semblent établir un discours incohérent, empreint d’un sentiment de persécution. Un profil qui fait penser aux auteurs de massacres qui ont endeuillé par le passé diverses écoles et universités américaines. Dans les écrits et vidéos qu’il a postés sur Internet, quelques vagues références politiques, comme la création d’une nouvelle monnaie, «basée sur l’or», dont il se rêvait l’administrateur, ou encore le fait que, à ses yeux, le gouvernement essayait de «le rouler». Il citait «La Ferme des animaux» et «1984» de George Orwell parmi ses livres préférés. Alors qu’il avait récemment essayé d’entrer à l’armée, il aurait été recalé, pour des motifs qui restent à déterminer. Son université avait décidé de le renvoyer en septembre dernier après avoir pris connaissance de vidéos «troublantes». Mais personne, semble-t-il, ne s’est préoccupé de savoir si ce jeune homme pouvait être en possession d’armes à feu.

Dimanche, plusieurs responsables démocrates ont plaidé pour que le Congrès américain se penche d’urgence sur la question des armes à feu, lancinante depuis des années aux Etats-Unis. L’ancien chef du parti, Howard Dean, prenait cependant soin d’indiquer qu’il ne s’agissait nullement pour les démocrates de partir à l’assaut du 2eme amendement de la Constitution, qui garantit explicitement pour les Américains le droit de porter des armes depuis 1791.

Alors que le Congrès américain entame sa nouvelle session à Washington, la tuerie de Tucson place dans un profond embarras ses nouveaux maîtres républicains. Ils ont décidé de reporter tous les votes qu’ils avaient inscrits au programme cette semaine, au premier rang desquels leur projet de loi visant à abroger la réforme du système de la santé, dont Gabrielle Giffords est en un sens devenue le martyr.

Sur son site Internet, Sarah Palin se contentait dimanche de placer un message de soutien aux victimes de la «tragédie de Tucson» et à leur famille. Mais une de ses conseillères, Rebecca Mansour, tentait de défendre l’imagerie de la mire de tir et les mots d’ordre qui accompagnaient la campagne de Palin contre les démocrates, dans le registre «Ne reculez pas, rechargez!» «C’est une politisation terrible de la tragédie, rétorquait Mansour. Nous ne savons pas si le tueur a été motivé par une idéologie politique. La folie n’est pas une idéologie.»

Des explications qui ne suffisaient pas à apaiser les rangs démocrates, où se mêlaient des réactions de peur et de colère: «Le climat est toxique actuellement, s’alarmait Emanuel Cleaver, représentant du Missouri. Tout cela trouve son origine à Washington, et nous l’exportons à travers le pays