Lorsqu’il avait 22 ans, en 1964, Dierk Koch a failli se rendre à Tokyo. A l’époque, ce jeune homme, originaire de Hambourg, effectuait son service militaire et s’était engagé pour vingt-quatre mois. On lui propose alors d’accompagner le célèbre bateau de la marine allemande Gorch Fock jusqu’au Japon, qui accueillait cette année-là les Jeux olympiques. Le jeune matelot jubile. Quelques jours plus tard, toutefois, son rêve s’écroule. Le jeune homme est convoqué par un commandant et radié, avec effet immédiat. La raison de ce renvoi est son homosexualité. A l’époque, en République fédérale, les relations sexuelles entre hommes sont interdites et sanctionnées par l’article 175 du Code pénal qui restera en vigueur jusqu’en 1994.

«Sans abri du jour au lendemain»

«Le mot d’homosexualité n’a pas été prononcé mais on m’a signifié que la Marine ne pouvait pas envoyer à travers le monde un soldat «impliqué dans une telle chose», se souvient Dierk Koch, aujourd’hui âgé de 78 ans. «Nous étions un mercredi, et j’ai dû quitter l’armée le vendredi à midi. Je me suis retrouvé du jour du lendemain sans abri, sans moyen financier et dégradé. Ce poids a pesé sur moi durant des dizaines d’années», avoue-t-il. Il mènera ensuite une carrière en tant que cadre commercial, avec le soutien de sa famille.

Dierk Koch est l’un des très rares à raconter cette expérience traumatisante. Combien de militaires homosexuels, comme lui, ont été radiés et discriminés en Allemagne, entre 1955 et 2000, date à laquelle toute discrimination a été officiellement levée dans la Bundeswehr? Aucun chiffre n’est rendu public, mais un rapport – le premier du genre — a été présenté en septembre. Son auteur, le lieutenant-colonel Klaus Storkmann, a pu récolter 60 témoignages.

Si, entre 1955 et 1969, l’homosexualité entraînait en Allemagne de l’Ouest la révocation systématique des soldats, cette mesure a été assouplie en 1970. L’homosexualité n’est alors plus pénalement condamnée mais considérée comme un élément d’insécurité. «Les soldats en question étaient recalés aux examens d’officiers», expliquait en septembre Klaus Storkmann, lors d’une conférence en présence de la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer. «En gros, vous aviez le droit d’être soldat mais pas de faire carrière. Cette situation a fait peser une énorme pression sur ces hommes qui ont caché leur homosexualité.»

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Si l’article 175 du Code pénal a été aboli en 1994, les discriminations se sont toutefois poursuivies au sein de la Bundeswehr jusqu’en juillet 2000. A cette date, poussée par une décision de la Cour constitutionnelle, l’armée allemande lève les limitations de carrière et s’ouvre même aux femmes. «Il aura fallu une génération pour arriver à ces changements», commente Klaus Storkmann.

Il faudra dix-sept années supplémentaires pour que les homosexuels, poursuivis et/ou condamnés en vertu du paragraphe 175, et quelle que soit leur profession, puissent être réhabilités. Dierk Koch a entendu parler de cette possibilité lors d’un débat organisé pendant la Gay Pride à Hambourg en 2017. Ce jour-là, il ose évoquer son histoire devant le public. Quelques mois plus tard, il voit sa condamnation annulée, obtient des excuses de la part de la République d’Allemagne et obtient 3000 euros d’indemnisation. «Malheureusement, très peu de victimes ont osé demander à être réhabilitées», reconnaît-il. Si le Ministère de la justice estime à 5000 le nombre de personnes pouvant encore prétendre à ces indemnisations, à peine 300 ont déposé une demande.

Les excuses de la ministre

Depuis le mois de juillet, toutefois, Dierk Koch peut espérer une autre indemnisation, de la part cette fois du Ministère de la défense. La ministre, Annegret Kramp-Karrenbauer, a annoncé vouloir réhabiliter et indemniser l’ensemble des soldats concernés et présentera une loi en ce sens le 25 novembre. En septembre, elle a aussi officiellement présenté des excuses, lors d’une conférence à laquelle participait Dierk Koch. «Le comportement de l’armée en matière d’homosexualité a été mauvais. Je regrette beaucoup cette pratique et présente mes excuses aux personnes concernées», a-t-elle déclaré. «Si aujourd’hui encore la Bundeswehr n’est pas exempte de discriminations, nous sommes sur la bonne voie. Notre Bundeswehr est une armée ouverte et diversifiée qui se base sur les talents de ses membres», s’est félicitée la ministre.

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Pour le lieutenant Sven Bäring, président de l’association QueerBw au sein de l’armée, les problèmes perdurent en effet, même si «beaucoup de choses ont changé»: «Il n’est pas toujours facile de faire remonter les plaintes. La crainte reste présente. Les soldats se demandent encore si leur homosexualité nuira à leur carrière.» Et de constater que sur les 200 généraux que compte la Bundeswehr, aucun n’affiche son homosexualité. Dierk Koch, lui, se dit satisfait par ce projet de loi et ne veut pas penser à ce que sa vie aurait été s’il n’avait pas été radié de l’armée. En revanche, il l’avoue: il regrette encore ce voyage manqué vers Tokyo et les Jeux olympiques.