Le père de Joaquin Castro n'aurait jamais espéré que la mort de son fils allait avoir de telles conséquences. «Personne ne me donnait de nouvelles de l'enquête», raconte-t-il dans son appartement étroit, dans la banlieue déshéritée de Bogota. Embarqué par des inconnus un dimanche de fête, tué le lendemain à 400km de chez lui, Joaquin avait été enterré sans identification dans une fosse commune. Comme des dizaines d'autres jeunes gens pauvres dans tout le pays, il avait été abattu par des soldats, apparemment pour grossir les chiffres de guérilleros et trafiquants «morts au combat».

Le scandale, débusqué par les instituts de médecine légale le mois dernier, a entraîné mercredi une purge de l'armée. Le président Alvaro Uribe a limogé 20 officiers, dont trois généraux, et sept sous-officiers pour leur «négligence» dans le «contrôle de leurs troupes et des irrégularités». Des militaires «ont pu être impliqués dans des assassinats», a-t-il reconnu. Selon les premiers éléments d'enquête, ils s'associaient à des délinquants pour recruter les victimes, ensuite exécutées puis affublées d'un treillis ou d'une arme.

Certains espéraient ainsi recevoir des jours de permission, comme l'a raconté à l'hebdomadaire Semana le soldat Luis Esteban Montes. Le 30 avril dernier, raconte-t-il, son détachement a décidé de «légaliser» - abattre puis présenter comme combattant - un civil étranger à la région, pour obtenir un repos lors de la Fête des mères. Une pratique quotidienne, reconnaît le jeune homme, que lui-même n'a dénoncée que parce que le mauvais sort a voulu que la victime soit alors son propre frère.

«Réseaux criminels»

La justice enquête aussi sur l'utilisation de récompenses en espèces, normalement destinées aux informateurs, et qui auraient pu être détournées par les recruteurs issus de la délinquance, aux quatre coins du pays. Le bureau de l'ONU en Colombie dénonçait déjà, le mois dernier, l'existence de véritables «réseaux criminels». Tout en saluant la décision présidentielle, la haut-commissaire aux Droits de l'homme, Navi Pillay, en visite dans le pays cette semaine, a recommandé de redoubler d'efforts pour éradiquer une pratique que ses services dénonçaient déjà en 2007.

Les chiffres sont en effet inquiétants: Amnesty International a recensé 330 exécutions de civils l'an dernier, généralement «de paysans ou dirigeants communautaires». La pratique, souvent niée par le pouvoir, aurait augmenté de 67% en cinq ans. Le président Uribe «a récemment déclaré à Washington que la stratégie de la guérilla était de mobiliser le chœur de ses sympathisants pour dénoncer des exécutions chaque fois qu'ils perdaient un combattant», a rappelé l'association américaine Human Rights Watch, tout en applaudissant les limogeages de mercredi.

Face à la multiplication des révélations, le pouvoir a aussi annoncé mercredi la fin de l'attribution de médailles au «nombre de morts». Au moment où l'armée accule les guérillas marxistes, ces affaires «affectent son prestige», juge le chef de l'Etat. Sa réaction ne suffit pas à satisfaire l'opposition: les partis de gauche et du centre demandent maintenant la démission du ministre de la Défense, Juan Manuel Santos. Il avait déjà dû faire face à une motion de censure, l'an dernier, après l'organisation par des gradés d'attentats attribués à la guérilla.