Samedi et dimanche, les Egyptiens éliront un président, sans Constitution pour définir ses pouvoirs, et sans parlement pour les contrebalancer. «C’est comme élire un empereur avec plus de pouvoir qu’un dictateur», a réagi sur Twitter le Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei, figure de l’opposition.

L’organe législatif, élu l’automne dernier, sera dissous suite à la décision de la Haute Cour constitutionnelle jeudi d’invalider un tiers de ses sièges, réservés à des candidats indépendants, mais occupés par des membres de partis politiques (LT 15.6.12). L’Assemblée constituante qui venait d’être nommée devrait être invalidée elle aussi dans la foulée. Derrière la décision de la plus haute instance judiciaire du pays, officiellement indépendante, mais dont les magistrats ont été élus sous l’ère Moubarak, la plupart des Egyptiens voient la main de l’armée.

Retour à zéro

Les libéraux, les islamistes et plusieurs experts dénoncent un «coup d’Etat institutionnel». Et la décision prise mercredi par le Conseil suprême des forces armées de donner à la police et aux renseignements militaires le pouvoir d’arrêter des civils ne fait que renforcer leurs soupçons.

La politologue égyptienne Nadine Abdalla, de l’Arab Forum for Alternatives Studies, au Caire, nuance: «On ne peut qualifier cette décision juridique de coup d’Etat, même si les militaires détiennent à présent tous les pouvoirs, y compris celui de former une nouvelle Assemblée constituante pour rédiger les lois fondamentales du pays.»

C’est en tout cas l’équivalent d’un retour à zéro pour le processus démocratique entamé après le départ du raïs, dont le but est le transfert du pouvoir de l’armée à des instances civiles.

Dans un deuxième arrêté, la Haute Cour constitutionnelle a également légitimé la candidature du favori de l’armée Ahmed Chafik en invalidant la loi, votée il y a quelques semaines par le parlement, qui interdisait aux anciens du régime de Moubarak de participer aux élections. Le verdict des juges, qui tombe à la veille du second tour de l’élection opposant l’ancien général au candidat des Frères musulman Mohamed Morsi, représente un coup dur pour les islamistes modérés, qui occupaient près de la moitié des sièges du parlement.

Vieilles élites

Pour Nadine Abdalla, cette décision est le résultat d’un rapport de force politique dans lequel la confrérie porte une lourde responsabilité. «Les Frères musulmans se sont obstinés à vouloir gagner le pouvoir exécutif et dominer l’Assemblée constituante en plus du parlement, provoquant la méfiance des militaires et la colère des autres forces politiques. L’armée a tranché», pense la chercheuse.

De nouvelles élections législatives devront avoir lieu à une date encore indéterminée. «Le prochain parlement verra probablement un tiers des sièges occupés par les Frères musulmans (contre 47% avant) et l’apparition d’anciens membre du PND, l’ancien parti de Moubarak», estime Nadine Abdalla. Une victoire d’Ahmed Chafik dimanche favoriserait selon elle un retour des vieilles élites au sein du pouvoir législatif.

L’armée, qui détient les pleins pouvoirs, va-t-elle transmettre l’autorité au président élu le 30 juin, comme prévu? «Cela dépend du résultat du second tour. Ce sera plus difficile en cas de victoire de Mohamed Morsi, car les militaires seront moins disposés à remettre le pouvoir à un islamiste.»