Le duel entre les Frères musulmans et l’armée a pris un tour décisif en début de semaine. Dans la nuit de lundi à mardi, la police a arrêté le guide suprême du mouvement, Mohamed Badie, 70 ans, la plus haute autorité de la confrérie. Hier, les télévisions égyptiennes, lancées dans une vaste entreprise de propagande contre les Frères taxés de «terroristes», diffusaient en boucle les images du vieux leader fatigué, le regard perdu dans le vide. Un air de fin de règne. L’arrestation du grand chef de la confrérie confirme la volonté farouche de l’armée d’en finir avec son principal ennemi. La Maison-Blanche a critiqué hier ce coup de force, jugé ­contraire au respect des droits de l’homme.

Mohamed Badie était soupçonné d’être le véritable dirigeant de l’Egypte, tout au long de la présidence de Mohamed Morsi, destitué par l’armée le 3 juillet dernier. Il avait été aperçu pour la dernière fois le 5 juillet, exhortant les milliers de partisans de l’ex-président réunis dans et autour de la mosquée Rabiya al-Adawiya à poursuivre leur sit-in, écrasé dans le sang par l’armée le 14 août. Depuis, les affrontements entre islamistes et forces armées ont fait près de 900 morts. Parmi eux: le fils de Mohamed Badie.

Le guide suprême, placé en détention provisoire, sera jugé dimanche pour «incitation au meurtre». Il rejoint à l’ombre son prédécesseur Mahdi Akef ainsi que d’autres figures dominantes de la confrérie: Khairat el-Shater, numéro deux de l’organisation, ainsi que le chef du Parti liberté et justice et ancien président du parlement, Saad al-Katatni. D’autres leaders, dont Mohamed el-Beltagy et Essam el-Erian, sont encore libres.

Quant à l’ex-président Mohammed Morsi, dont la détention a été prolongée de deux semaines, il voit ses charges alourdies d’une inculpation pour «meurtre et torture de manifestants». Il est aussi soupçonné d’avoir collaboré avec le ­Hamas pour fomenter une attaque contre la prison dans laquelle il était détenu lors des dix-huit jours de contestation qui ont conduit en janvier 2011 à la chute d’Hosni Moubarak.

Le retour de bâton ne se limite pas aux cercles de la confrérie: l’ancien vice-président égyptien Mohamed ElBaradei, Prix Nobel de la paix, qui a démissionné pour protester contre la brutalité de l’armée, est accusé de «rupture de la confiance nationale».

Depuis six jours, les Frères musulmans sont ramenés aux heures les plus sombres de leur histoire quand, en 1954, après leur tentative présumée d’assassinat contre le général Gamal Abdel Nasser, s’abattait sur eux une violente campagne de répression. Emprisonnés et torturés par dizaine de milliers, ils étaient contraints à la clandestinité.

L’organisation a dénoncé hier l’arrestation de son leader spirituel, basée selon eux sur des charges fabriquées. Elle a aussitôt nommé un nouveau chef, Mahmoud Ezzat, l’un des rares dirigeants à avoir échappé à la police. Membre du bureau de la guidance des Frères depuis 1981, ce professeur de médecine a été emprisonné avec Mohamed Badie ­entre 1965 et 1974. Selon le Washington Institute, il est considéré comme l’«homme de fer» de la confrérie. Pas sûr que sa réputation de faucon ne suffise toutefois à renverser la vapeur. Depuis samedi, la confrérie décapitée peine à mobiliser ses partisans dans la rue.

Lundi, dans un revirement inattendu, la justice annonçait la possible sortie de prison de l’ancien chef d’Etat Hosni Moubarak, promis un temps à une condamnation à vie pour complicité de meurtre de manifestants et corruption. Déchargé de trois des quatre chefs d’accusation qui étaient retenus contre lui, il s’apprête à déposer une demande de libération conditionnelle.

L’ancien régime pourrait-il renaître sur les cendres des Frères musulmans? Hier, un poster d’Hosni Moubarak «président pour 2014» est mystérieusement apparu sur les réseaux sociaux. Même si le retour de l’ex-raïs, en si mauvaise santé qu’il était donné pour mort peu après son emprisonnement en 2011, paraît improbable, la purge opérée par l’armée dans les rangs de la confrérie pave la route vers un retour à l’ordre militaire.

Un poster de l’ancien raïs Hosni Moubarak «président pour 2014» est apparu sur les réseaux sociaux