Pas moins de 80% des armes vendues aujourd'hui sur les marchés clandestins de Somalie sont acheminées par les propres commandants de l'armée éthiopienne et du gouvernement de transition (TFG), ceux-là mêmes dont les états-majors auraient tout intérêt à voir cesser les trafics d'armes. Ces trafics représenteraient des millions de dollars.

Plus surréalistes encore: alors qu'ils sont là pour stabiliser le sous-continent, les commandants ougandais de l'Amisom (Mission de l'Union africaine en Somalie) se livrent eux aussi à ces petits marchés suicidaires mais très lucratifs: plutôt que de les détruire, ils revendent sur les marchés clandestins les armes saisies lors de raids contre les milices islamistes Shabaab. Une seule transaction identifiée aurait porté sur 20000 dollars d'armes.

Alors que le Conseil de sécurité des Nations unies a pris connaissance la semaine dernière du dernier rapport du Groupe de surveillance sur la Somalie, Le Temps a eu vent de certaines des révélations livrées à New York. La compromission des forces éthiopiennes est l'un des éléments les plus inquiétants, avec un volume de trafic d'armes qui suppose une implication de très haut niveau, probablement dans la capitale éthiopienne. Dans un premier temps, les commandants éthiopiens vendaient - plutôt que de les détruire - les armes saisies à leurs adversaires: milices Shabaab, anciens des Tribunaux islamiques et résistance nationale classique (muqawama). Puis ils ont vendu les armes de leurs propres arsenaux, au point d'intriguer leur quartier général à Addis-Abeba, qui ne pouvait comprendre où disparaissaient tant d'armes et de munitions. Dernièrement, la situation s'est détériorée davantage: ce sont des conteneurs entiers d'armes qui auraient quitté les arsenaux de l'armée régulière éthiopienne à Addis-Abeba pour être directement revendus sur les marchés clandestins de Somalie.

Pareil détournement de l'armement éthiopien n'est pas possible sans une complicité au sein du quartier général des forces armées, même si le Ministère éthiopien de la défense, lui, n'est visiblement pas impliqué.

Les gradés des troupes régulières somaliennes ne sont pas en reste: les armes de leurs propres soldats morts se retrouveraient sur les marchés clandestins dans l'heure qui suit la bataille. Le chef de la sécurité nationale du gouvernement de transition somalien serait lui-même l'un des trois gros revendeurs d'armes sur les marchés clandestins.

Cette foire à l'armement a pris de telles proportions que, ces six derniers mois, ce n'est plus un mais sept marchés aux armes qui se sont développés: six à Mogadiscio et un à Afgoi. De ce dernier partent également des armes à destination du Kenya voisin; des armes qui ne servent plus seulement à garder les troupeaux mais à nourrir des insurrections: fusils mitrailleurs AK-47, lance-roquettes RPG, kalachnikovs lourdes sur trépied, etc.

Cette implication de troupes régulières (éthiopienne, somalienne, Amisom) dans des activités criminelles peut expliquer pourquoi l'armement disponible en Somalie est de plus en plus sophistiqué. Mais d'autres flux sont à l'œuvre: l'Erythrée continue à être la principale plate-forme d'approvisionnement des milices Shabaab et, à travers elles, du Front de libération nationale de l'Ogaden (FLNO, Ethiopie). C'est ainsi que des missiles sol-air de type SA-7 et SA-18 ont été retrouvés. L'un d'eux, dont le numéro de série menait en Russie, a été formellement identifié par Moscou comme un missile vendu en 1995 à l'Erythrée. Au moins un missile français Milan a également été retrouvé, Paris confirmant sans plus de détail qu'il avait été vendu «à un pays du Golfe».

Le clou de cette sophistication s'est produit il y a deux semaines lorsque les milices Shabaab ont tiré un missile américain TOW sur les troupes somaliennes. Il va sans dire que, chaque fois que l'un de ces missiles est tiré en Somalie, il se trouve derrière un combattant islamiste qui a forcément été formé à ce genre de tir par une armée étrangère...

La dérive est d'autant plus inquiétante que, selon l'un des spécialistes ONU de la région, les conflits somalien, irakien et afghan sont désormais étroitement reliés, les combattants passant d'un théâtre d'opérations à l'autre. Des combattants palestiniens continuent à alimenter les milices Shabaab, de même que des Yéménites, des Soudanais - ou des Américains et Britanniques de souche. A ce propos, le Groupe de surveillance des Nations unies sur la Somalie confirme et développe les accusations contenues dans un précédent rapport, qui montraient du doigt l'Iran et le Hezbollah. Tout comme dans le sud-est de l'Irak au début 2006, la Somalie voit se développer sur son territoire la pose de charges explosives sophistiquées qui semblent porter la marque de l'Iran: le dispositif est de plus en plus compact; la mise à feu est activée par GSM; l'engin explosif disposerait de cette technologie dite de «tête creuse» qui permet de percer les blindages, et qui a tant fait couler d'encre en Irak puis, quelques mois plus tard, en Afghanistan.