Sur la place Tahrir, la discussion, tendue, s’est engagée au petit matin. «Il faut rentrer chez vous et dégager les rues, on ne veut plus personne sur la place d’ici à ce soir», explique sur un ton poli, mais ferme, un officier de la police militaire à un petit groupe de manifestants qui hésite encore à abandonner ce symbole de la mobilisation populaire. «On veut être sûrs qu’on n’a pas fait tout ça pour rien, on veut un vrai changement», rétorque un jeune. «On vous l’a promis, qu’est-ce que vous voulez de plus?» s’impatiente l’officier.

Quelques minutes plus tard, les soldats interviennent manu militari pour démonter les dernières tentes et former tant bien que mal un cordon pour rouvrir à la circulation la place fermée depuis le 25 janvier. Les militaires font pour la première fois usage de bâtons pour repousser les protestataires.

«On ne laissera personne nous voler notre liberté», promet un manifestant, alors que des milliers de personnes convergent vers la place à l’annonce de son évacuation. La tension monte également d’un cran devant le Ministère de l’intérieur, où des échauffourées éclatent entre militaires et policiers manifestant pour réclamer une hausse de salaire.

Après la nuit et la journée d’euphorie qui ont suivi la démission de Hosni Moubarak, les Egyptiens oscillent désormais entre confiance et inquiétude. D’autant que la journée de dimanche a commencé par une douche froide pour l’opposition à l’annonce d’un maintien en fonction du gouvernement nommé il y a deux semaines jusqu’à la fin de la «transition pacifique», et non pas à celle de la mise en place d’un cabinet d’union nationale, comme beaucoup d’Egyptiens l’espéraient.

«Un nouveau gouvernement sera nommé sur la base de principes démocratiques», précise un porte-parole. Mais nul ne connaît, à ce moment-là, la durée de cette période transitoire, ni ses modalités. «Notre priorité, c’est la sécurité», élude le premier ministre Ahmed Chafik à l’issue du premier Conseil des ministres de l’ère post-Moubarak. Soucieuse de rassurer la communauté internationale, l’armée renouvelle de son côté son engagement à respecter les traités internationaux signés par l’Egypte. Une allusion, bien sûr, au traité de paix de 1979 avec Israël.

Ce n’est qu’en milieu d’après-midi que les milliers de manifestants encore rassemblés sur la place Tahrir obtiennent une réponse un peu plus précise à leurs revendications. Le Conseil suprême des forces armées annonce dans un nouveau communiqué lu à la télévision publique la suspension de la Constitution, la formation d’une commission chargée d’amender cette dernière, la dissolution du parlement, issu d’élections marquées par des fraudes massives, et l’organisation dans un délai de six mois de scrutins législatif et présidentiel.

L’armée avait déjà promis samedi que les élections seraient «libres et transparentes». En signe d’apaisement, les Frères musulmans, force d’opposition la mieux organisée, ont assuré de leur côté qu’ils ne brigueraient pas le fauteuil présidentiel et qu’ils ne chercheraient pas à obtenir la majorité au parlement.

Bien accueillie par le mouvement contestataire, l’adoption du calendrier de transition ne répond pas pour autant à toutes les demandes. Le «Conseil de surveillance» créé par les mouvements de jeunes à l’origine du soulèvement réclame toujours la levée immédiate de l’état d’urgence, la libération des prisonniers de conscience ou la formation d’un gouvernement d’union nationale, mais aussi le droit de former librement des partis politiques, la garantie d’une totale liberté de la presse.

Toujours divisé sur la suite à donner à la mobilisation, il appelle d’ailleurs à un nouveau rassemblement vendredi, jour de congé hebdomadaire, pour appuyer ces revendications. Officiellement, il s’agit de «fêter la victoire», mais l’objectif est surtout de maintenir la pression sur les nouvelles autorités. «Si les choses ne progressent pas comme on l’entend, a-t-il mis en garde, les 20 millions d’Egyptiens qui ont manifesté ne manqueront pas de redescendre dans la rue.»