Asie

L’armée japonaise n’est plus une force d’autodéfense

L’archipel rompt avec sa posture stratégique de non-intervention

L’armée japonaise rompt avec l’autodéfense

Asie Révolution stratégique et politique

Shinzo Abe ne cesse de répéter qu’il veut rompre avec le Japon tel qu’il l’a trouvé lors de son accession au pouvoir, en décembre 2012. Promesse tenue. Après avoir pris le virage radical des «Abenomics», sa politique de redressement basée sur l’injection massive de capitaux par la banque centrale et par l’adoption, en janvier 2013, d’un plan de relance de plus de 20 000 milliards de yens (210 milliards de francs), le premier ministre nippon s’attaque maintenant à la politique extérieure. Au risque de relancer les tensions avec la Chine.

Le gouvernement de Shinzo Abe a en effet accepté mardi d’autoriser les forces armées, normalement cantonnées par la Constitution de 1947 à une mission d’autodéfense, à participer à des opérations aux côtés de pays alliés. Ce changement impose une réinterprétation de l’article 9 de la Loi fondamentale, aux termes duquel le peuple japonais «aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux».

Arrangement politique

Un vote de la Diète (le parlement) devra avaliser cette modification lors de sa session d’automne, mais une surprise est peu probable car le parti libéral-démocrate de Shinzo Abe et son allié, le parti bouddhiste Nouveau Komeito, dérivé de la secte Sokka Gakkai, y détiennent une solide majorité depuis leur victoire aux sénatoriales, en juillet 2013. Traditionnellement pacifiste, le Komeito a négocié le maintien d’une incertitude: la déclaration de mardi n’engage pas au sens strict le Japon dans une politique militariste. Elle se contente de faciliter la projection de forces à l’étranger si l’archipel est menacé: «Il ne s’agit pas d’intervenir pour le compte d’autres pays, mais de nous protéger», s’est défendu mardi le législateur du Komeito, Kazuo Kitagawa.

L’armée nipponne – bien que cantonnée à l’intérieur des frontières de l’Archipel à l’exception des missions de maintien de la paix – dispose du cinquième plus gros budget militaire au monde, équivalent à 3% du PIB. Elle emploie sur les trois théâtres – air, mer, terre – 248 000 hommes et femmes, plus 60 000 réservistes. Difficile, dès lors, de ne pas prendre au sérieux ce revirement stratégique, surtout au vu du profil de «faucon» de Shinzo Abe, politicien nationaliste persuadé que l’influence militaire chinoise doit être contrecarrée. Le premier ministre nippon défend une ligne dure sur les îles Senkaku, située au nord-est de Taïwan, rattachées au Japon mais revendiquées par la Chine. Il défend en outre une revitalisation de l’alliance avec les Etats-Unis, au nom de laquelle 50 000 soldats américains sont basés au Japon. Le revirement stratégique nippon exauce les vœux de Barack Obama qui, en visite à Tokyo le 24 avril, avait réaffirmé son soutien à son hôte sur les Senkaku.

Les partisans de M. Abe font remarquer que la Constitution a déjà été «interprétée» deux fois, en 1954 pour établir les forces d’autodéfense, et en 2001, pour soutenir les Etats-Unis en Afghanistan. Mais dans ce pays traumatisé par les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, le sujet est explosif. Les mouvements pacifistes y sont très forts et un militant s’est immolé pour protester, dimanche dernier, dans le quartier très fréquenté de Shinjuku à Tokyo. L’opposition parlementaire veut relancer le débat à la rentrée.

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