Combien de civils auront été les victimes collatérales des violents affrontements qui ont opposé depuis le week-end dernier les islamistes dénommés «talibans» du nord-est du Nigeria aux forces de sécurité? La vérité ne filtrera sans doute jamais. Mais jeudi, les médias sur place évaluaient à plusieurs centaines, peut-être 600, le nombre de morts, combattants ou non, depuis le début des heurts. Selon l’AFP, au moins 300 personnes auraient perdu la vie entre mercredi et jeudi dans la seule ville de Maiduguri, la capitale de Borno, l’un des 37 Etats du Nigeria, et fief désigné des extrémistes.

Attaques au mortier

Ce bilan résulterait de l’offensive massive de l’armée sur la mosquée leur servant de siège et les quartiers adjacents. Menée au mortier, elle avait pour but de sceller, «une bonne fois pour toutes», selon l’incantation d’Umaru Yar’adua, le président du Nigeria, le sort des «talibans». De cette organisation radicale qui a lancé des attaques cordonnées dans quatre Etats septentrionaux du pays, Bauchi pour commencer, puis Borno, Kano et Yobe, on connaît peu de chose. Son appellation d’abord n’est pas claire. Tour à tour, Boko Haram («l’éducation occidentale est un péché» en haoussa) ou «taliban», en référence aux radicaux afghans, l’organisation semble n’avoir aucun lien avéré avec une quelconque internationale islamiste.

«C’est un groupe très mal identifié, explique Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria à l’Institut de recherche pour le développement en France. Il s’est fait connaître en janvier 2004 en attaquant un poste de police dans la zone de Borno. Il avait alors mis la main sur des arsenaux d’armes. Depuis, il avait disparu de la scène. Il est difficile de savoir pourquoi il ressurgit maintenant.»

On pense qu’à l’origine, le mouvement s’est formé en ralliant 200 étudiants de l’Université de Maiduguri, en rupture avec la modernité perçue comme une toxine occidentale. La rumeur a couru qu’ils disposaient de camps d’entraînement. Mais nul ne peut établir avec précision combien ils sont aujourd’hui. De même, poursuit Marc-Antoine Pérouse de Montclos, «il y a beaucoup de zones d’ombre sur la façon dont le mouvement est structuré et hiérarchisé». Les services de sécurité nigérians désignent l’imam Mohammed Yusuf, dont l’interpellation a été annoncée jeudi soir, comme son leader. «Il exerce sans doute une influence sur le plan théologique mais est-il vraiment le chef? Lui-même ne se reconnaît pas comme tel, contrairement aux islamistes de la région qui ont toujours revendiqué leurs actions, tels Zakzaki à Zaria dans les années 1990 ou Maitatsine, dont la révolte avait fait 5000 morts en 1980 dans l’Etat de Kano», ajoute le spécialiste.

L’organisation n’a pas non plus de manifeste politique connu. En gros, on comprend qu’elle aspire à la création d’un Etat islamique observant strictement la charia. Code de conduite pour les musulmans, qui représentent la moitié des 140 millions de Nigérians, l’autre moitié étant chrétienne, cette dernière a cours depuis des siècles dans le pays. Mais en 1999, son domaine d’application a été étendu du civil au pénal dans douze Etats musulmans du nord. «Cette mesure à fins politiciennes qui visait à régénérer la société perçue comme corrompue a échoué. L’heure est à la désillusion pour la population musulmane qui ne se reconnaît certainement pas dans le projet de société des talibans extrémistes», relève le chercheur.

Défi posé à Abuja

Aussi effroyable que soit le bilan de ces derniers jours, les provocations des talibans en passe d’être matés sont sans commune mesure avec le défi posé à Abuja par les «combattants» du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (Mend) à des centaines de kilomètres de là. Dans cette région gorgée en or noir, point de revendications religieuses: depuis leur apparition fin 2005, les rebelles exigent un plus juste partage de la manne pétrolière. «Cette insurrection est beaucoup plus grave, relève Marc-Antoine Pérouse de Montclos. En perturbant la production, elle a fait chuter les recettes pétrolières et menace donc les grands équilibres du Nigeria, et notamment la capacité de l’Etat à acheter la paix sociale.»