Un conducteur de 25 ans qui tombe sous une pluie de balles, mercredi dernier. Un autre, du même âge, froidement descendu alors qu’il était au guidon de son scooter cinq jours auparavant. A Marseille, la réalité a rejoint la fiction. On n’est plus ni dans un roman de Jean-Claude Izzo ni dans un énième vieux polar sur fond de French Connection. Ces scènes font désormais presque partie du quotidien des cités populaires des quartiers nord. Depuis le début de l’année, pas moins de 19 règlements de comptes ont été enregistrés. Dans la plupart des cas, les victimes ont été abattues avec des kalachnikov. Souvent, il s’agit de jeunes revendeurs de drogue qui sortent à peine de prison. Encore munis d’un bracelet électronique, ils sont mis hors d’état de trafiquer par ceux qui ont pris leur place quand ils étaient à l’ombre…

Assez! Samia Ghali a poussé jeudi un cri qui n’a pas fini de faire écho dans le pays. Cette sénatrice socialiste, maire de deux arrondissements marseillais sensibles, a suggéré que l’armée soit mobilisée pour rétablir l’ordre dans des territoires devenus zones de non-droit. Jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, sa proposition a fait jaser. Elle qui voulait remuer les consciences, c’est réussi…

«Pas d’ennemi intérieur»

François Hollande lui-même a balayé son idée: «L’armée n’a pas sa place pour contrôler les quartiers», a tranché le président. «Il faut se méfier des formules toutes faites», a abondé le premier ministre Jean-Marc Ayrault. Même le premier flic de France, Manuel Valls, pourtant inspirateur du virage sécuritaire de la gauche, n’est pas séduit. «Il n’y a pas d’ennemi intérieur à Marseille», selon lui. Seule la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, ose dire que la proposition de la sénatrice marseillaise mérite d’être écoutée.

Le gouvernement est pour le moins embarrassé. Avec la situation économique, la sécurité est le deuxième front brûlant de cette rentrée. Pour tenter de déminer le sujet, un comité interministériel se réunira jeudi prochain.

Jamais depuis la guerre d’Algérie l’armée n’a été sollicitée pour des missions de maintien de l’ordre. Même lors des émeutes de Clichy-sous-Bois, en 2005, qui s’étaient ensuite propagées dans de nombreuses cités du pays, les soldats n’avaient pas été réquisitionnés même si le gouvernement de Dominique de Villepin avait à l’époque décrété l’état d’urgence. Il arrive bien que l’armée soit parfois sollicitée hors zone de guerre. Mais il s’agit alors de missions très spécifiques, comme dans le cadre du plan Vigipirate de protection des lieux sensibles contre les risques d’attentat. La grande muette peut aussi être appelée en renfort en cas de catastrophes naturelles

Ce n’est pourtant pas la première fois que l’on parle de déployer l’armée dans les zones sensibles. L’an dernier déjà, un élu de Seine-Saint-Denis avait suggéré l’intervention de «casques bleus» dans sa ville de Sevran. Un partisan de la droite dure? Pas du tout. Stéphane Gatignon, grand ami de Nicolas Hulot, est un élu écologiste qui proposait parallèlement de dépénaliser le cannabis pour briser la chaîne mafieuse. Comme quoi, la réflexion sur le sujet dépasse les clivages idéologiques…

Si Le Figaro, qui n’est pas franchement l’organe de la gauche angélique, a d’ailleurs applaudi vendredi l’initiative de la sénatrice marseillaise, ni l’UMP ni le Front national ne sont prêts à appuyer l’idée. «C’est complètement déraisonnable», estime l’ancien ministre de l’Intérieur, Claude Guéant. Quant au Front national, il estime que ce n’est pas l’uniforme qui importe. Selon l’extrême droite, c’est «la culture de l’excuse» qui pose problème.