Le Temps: Comment interprétez-vous le rôle de l’armée dans les événements des derniers jours?Sophie Pommier: Les choses sont claires: l’armée a toujours été le régime! Et elle possède de gros intérêts économiques. Certes, elle cherche, non sans talent, à se dissocier du clan Moubarak, à apparaître comme le recours. Mais en fait, le scénario actuel qui consiste à placer plus de militaires au gouvernement était déjà prévu longtemps avant les événements! L’armée était inquiète de l’évolution socio-économique et ne voulait pas de Gamal, le fils de Hosni Moubarak qui semblait destiné à succéder à son père. Ces derniers jours, l’armée a réussi à donner le sentiment à la population qu’elle était, «sympa» et à ses côtés. Le souhait de l’armée était le suivant: on lâche du lest (le discours de Moubarak mardi annonçant qu’il ne se représentera pas en automne) et on fait passer le message que l’affaire est entendue, que les gens ont eu ce qu’ils voulaient, qu’ils peuvent rentrer chez eux. Le calcul est que la mobilisation ira en diminuant. Le noyau dur est composé de jeunes très remontés et il a aggloméré autour de lui des gens qui ont d’autres soucis comme des bouches à nourrir, ce sont ces derniers dont on espère qu’ils quitteront la rue. Et le noyau dur? On lui envoie des manifestants soi-disant pro-Moubarak; pour moi, ce sont les mêmes petits voyous que le régime utilise régulièrement pour intimider les électeurs autour des bureaux de vote, pour casser les manifestations, etc. Il s’agit donc d’une répression déguisée. Avec aussi un but caché: que ces débordements effraient la population peu désireuse de voir la situation virer au chaos généralisé. L’armée peut-elle accepter une réelle démocratisation? C’est toute la question! Peut-elle pratiquer une réelle ouverture démocratique et laisser les Frères musulmans devenir une force politique importante? Y aura-t-il une pression de la communauté internationale en ce sens? Quand on voit que quasi personne n’avait dénoncé la modification constitutionnelle antidémocratique ou les élections truquées de l’an dernier, on peut se dire que dès que l’attention sur les feux de l’actualité se braquera ailleurs, tout ceci sera vite oublié. Tout cela pour rien, alors, selon vous? Jusqu’ici, le régime s’en tire à très bon compte. L’armée a habilement géré les troubles, elle a fait sauter le fusible qui la dérangeait, Gamal Moubarak, le fils, et elle sacrifiera Hosni, la mère, mais sans doute pas trop vite. Reste une grosse inconnue: la population. Va-t-elle se laisser intimider ou continuera-t-elle dans sa démarche de protestation? Sophie Pommier, «Egypte, l’envers du décor», Paris (La Découverte)