Syrie

«L’Armée syrienne libre n’est plus qu’un nom»

Pour ce haut responsable de l’ASL, le pire scénario se réalise

Aucun garde du corps n’accompagne Malik al-Kurdi, le second du général Riad al-Asaad, qui sort ­discrètement d’un immeuble de la banlieue d’Antioche, au sud de la Turquie. L’homme de 51 ans a la bedaine généreuse, la moustache ­poivre et sel, un visage rond, jovial et grave tour à tour. Ancien lieutenant-colonel dans la marine syrienne, il a fait défection peu après la création de l’Armée syrienne libre (ASL).

Il en a été le numéro deux sous le commandement du colonel Riad al-Asaad jusqu’en décembre 2012, lorsque la Coalition de l’opposition syrienne a réorganisé l’armée et créé un conseil militaire. Le chef exécutif de l’armée est désormais le brigadier général Salim Idriss, mais Riad al-Asaad garde des prérogatives et Malik al-Kurdi reste son second.

Profondément laïc, il n’a cessé, depuis le début du conflit, d’alerter la communauté internationale sur les risques d’une montée en puissance des djihadistes. Aujourd’hui, entre lassitude et colère, il dénonce: le pire des scénarios possibles est en train de se produire, et les Occidentaux portent une lourde part de responsabilité dans cette catastrophe.

Le Temps: Les groupes islamistes sont-ils aujourd’hui plus forts que l’ASL?

Malik al-Kurdi: Oui. Ils ont le soutien financier et matériel que l’ASL n’a jamais réussi à obtenir. Grâce aux alliances qu’ils font avec d’autres katibas (unités de combattants) sur le terrain, ils sont aussi désormais les plus nombreux. Leur pouvoir augmente également au gré des victoires qu’ils engrangent et qui leur permettent de se constituer un butin en armes de guerre. Mais je ne les appellerais pas des islamistes, car ils déshonorent l’islam et ce qu’ils prônent n’a rien à voir avec le Coran. Ce sont des terroristes liés à Al-Qaida.

– Les pays occidentaux et leurs alliés du Golf, Qatar et Arabie saoudite en tête, affirment pourtant aider militairement l’ASL?

– Pour une partie, ce sont des mensonges. Pour le reste, l’aide financière et militaire parvient directement aux katibas, sans passer par l’état-major de l’ASL. En fait, la plupart du matériel qu’ils ont envoyé, essentiellement des armes légères, fusils mitrailleurs, lance-roquettes, roquettes antichars de type RPG et munitions, se retrouve aux mains des groupes extrémistes. Je ne crois pas qu’il puisse s’agir d’un hasard.

– Salim Idriss, le chef de l’ASL, prétend le contraire et dit livrer des armes au nom des Etats qui soutiennent l’opposition? Salim Idriss n’a aucun pouvoir et ne connaît rien à la chose militaire. D’ailleurs, son passage dans l’armée syrienne après l’université s’est déroulé dans des bureaux, car c’est un ingénieur, pas un soldat. Il est manipulé par un collège de 15 membres de nationalités différentes qui dressent la liste des katibas à qui livrer du matériel. Nous, l’état-major de l’ASL, sommes exclus de ce processus. Les armes traversent la frontière avec la bénédiction des Turcs à Bab al-Hawa, puis sont stockées à l’entrée du territoire syrien, proche de la localité d’Atmeh. Mais à trois reprises, elles ont ensuite disparu, confisquées ou prétendument volées par des groupes liés à Al-Qaida. Il faut être très clair: comment se fait-il que tout le monde prétend aider les rebelles modérés de l’ASL, alors que, sur le terrain, les armes sont presque toutes aux mains des extrémistes djihadistes?

Aujourd’hui, contrôlez-vous l’ASL?

– Non. Et Salim Idriss non plus. L’ASL n’est plus qu’un nom. Certaines katibas s’en revendiquent, mais cela ne veut pas dire qu’elles suivent l’état-major. Au début de la bataille d’Alep, il y a une année, je suis allé rencontrer Hadji Mara, le commandant de Liwa al-Tawhid, qui était alors la plus grande brigade de la ville. Il a accepté l’affiliation à l’ASL mais a absolument refusé de se soumettre à une hiérarchie; il veut être seul maître à bord. Il ne cache d’ailleurs pas son allégeance aux Frères musulmans. Il en va de même partout dans le pays, les groupes, même sous la bannière de l’ASL, font ce que bon leur chante. En outre, beaucoup d’entre eux quittent publiquement ou non l’ASL pour rallier les groupes dits islamistes. Comment leur en vouloir, lorsqu’il y a une telle différence de moyens? De son côté, Damas manipule aussi certains groupes, comme celui des Tchétchènes, et infiltre la rébellion.

– Peut-on encore renverser la vapeur et contrer les islamistes?

– C’est très tard, mais il vaut mieux essayer. Depuis le début, je plaide pour la création d’une armée nationale, unie et encadrée par des professionnels. Ce serait la seule solution, mais il faudrait des moyens importants. J’ai rencontré tous les Occidentaux, leur ai détaillé la menace que l’on voit se réaliser aujourd’hui. «Oui, oui», m’ont-ils répondu, mais ils n’ont pas pris la mesure de ce qui se passait. La Syrie est une bombe qui va leur éclater au visage. Ce sera bien pire que l’Irak ou l’Afghanistan. Si rien n’est fait pour enrailler le processus à l’œuvre, après Bachar el-Assad, ce sera l’enfer. Dans tous les cas, si on laisse Al-Qaida prendre le contrôle, ce qui, en fait, est déjà le cas, on ne s’en débarrassera pas facilement, cela prendra beaucoup de temps.

– Les combats font rage à la lisière du bastion alaouite, à Selma, vers Lattaquié. Est-ce le signe d’un renversement de l’équilibre des forces ­en faveur de la rébellion?

– Cette bataille est cruciale. Si la rébellion arrive à prendre Al-Haffeh, c’est-à-dire à s’enfoncer de 15 km plus avant dans ces montagnes, alors, la route vers Lattaquié nous sera ouverte aussi. Ces montagnes sont un verrou, celui qui les contrôle maîtrise aussi les accès vers Lattaquié, Slamfé. C’est pour cela que, depuis deux jours, le régime y amène des renforts et bombarde la zone sans discontinuer. Ces six derniers jours, plus de bombes ont été larguées à Selma que dans tout le pays en un mois. La partie est loin d’être gagnée, une offensive sur Kassab est imminente, la pression sur les forces du régime monte. En cas de victoire sur ces deux fronts proches de Lattaquié, la progression vers la côte serait inexorable, et la débâcle pour Bachar el-Assad inévitable.

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