Pratiquement un millier de morts; plus de 1700 raids aériens; le largage de centaines de bombes à sous-munitions, d’engins incendiaires et de bombes dites «anti-bunker», dont l’explosion forme des cratères de 7 mètres de profondeur… Ces chiffres, donnés par la Défense civile syrienne, les désormais célèbres «casques blancs», suggèrent l’horreur qui s’abat depuis une semaine sur les quartiers de l’Est d’Alep où se terrent, selon l’ONU, quelque 250 000 civils. Et derrière cette horreur, une question: le tortueux processus diplomatique qui a culminé par la conclusion de l’accord de Genève entre l’Américain John Kerry et le Russe Sergueï Lavrov n’était-il qu’un nouvel écran de fumée destiné à masquer cette offensive meurtrière qui se préparait de longue date?

«Il y toutes les raisons de le penser, répond Thomas Pierret, expert de la Syrie à l’université d’Edimbourg. La question d’Alep est depuis longtemps sur la table, et la stratégie de la Russie consiste à assurer une victoire militaire décisive qui renforcerait le régime syrien. Au-delà, rien ne montre des intentions sincères de négocier de la part de Moscou.»

En janvier dernier, les discussions de Genève avaient été brusquement stoppées après que la Russie lançait, déjà, une vaste opération pour prendre à rebours les rebelles d’Alep en s’emparant de la principale route qui mène vers le nord. La semaine dernière, alors que les Américains et les diplomates occidentaux voulaient encore croire que la trêve conclue à Genève n’était «pas morte», le régime syrien larguait des milliers de tracts dans l’Est d’Alep, appelant les habitants à se distancier des «groupes terroristes» et à trouver refuge dans la «mère patrie». Le même jour, soit le 22 septembre, le président Bachar el-Assad affichait sa volonté de reprendre l’ensemble d’Alep aux «terroristes».

«Fait accompli»

«Les Occidentaux ont tendance à prendre à la légère ce genre d’affirmations, qu’elles viennent du régime syrien ou de la Russie. Or une offensive de pareille ampleur ne s’improvise pas», commente Fabrice Balanche, actuellement au Washington Institute. A présent, Moscou a beau jeu d’alléguer que tous ceux qui restent dans cette partie d’Alep sont soit des terroristes, soit des membres de leurs familles ou des sympathisants. Selon le chercheur, il y aura peut-être moyen d’obtenir des trêves de courte durée qui permettront avant tout à d’autres civils de s’échapper. «Mais l’objectif de la Russie, c’est d’en finir avec la rébellion d’Alep avant janvier prochain. Il s’agit de mettre Hillary Clinton (ou Donald Trump) devant le fait accompli.»

Ce mardi, pour la première fois depuis 2012, les alliés chiites (iraniens, irakiens et libanais) de l’armée syrienne semblent être entrés dans les quartiers de l’Est de la ville, progressant à Farafira, au nord de la citadelle qui domine la ville. Longtemps, on a pensé impossible une avancée significative dans cet environnement urbain tombé aux mains de la rébellion il y a plus de trois ans. Mais en rasant les immeubles, en tuant habitants, médecins et secouristes jusque dans les caves où ils se terrent, les bombardements sans précédent qui frappent la ville rendent une progression terrestre beaucoup plus aisée. «Les forces du régime syrien n’ont jusqu’ici repris que très rarement des zones importantes aux rebelles, nuance Thomas Pierret. J’ai encore du mal à croire que cela se passera ici. Mais avec un renforcement du siège, l’armée syrienne et ses alliés obtiendraient, de fait, les mêmes résultats.»

Guerre totale

Asphyxiée, affamée et disséminée dans des poches éparses autour d’Alep, la rébellion syrienne qui est également sérieusement malmenée dans le sud de la capitale Damas, ne serait plus guère regroupée que dans la ville d’Idlib. Face à cette tournure du conflit qui prend des airs de guerre totale, le Département d’État américain a fini par admettre qu’il ne disposait d’aucun «plan B», c’est-à-dire d’aucun levier pour influer le cours des événements. Laissant au front de la diplomatie son secrétaire d’État John Kerry, le président Barack Obama n’a, cette dernière semaine, exprimé que de vagues regrets. Quant aux deux prétendants à la Maison-Blanche, Hillary Clinton et Donald Trump, ils n’ont pas fait mention une seule fois de la Syrie au cours du débat qui les a apposés lundi soir.