Les enquêtes se suivent et se ressemblent: la dernière en date révèle que 45% des professeurs d'université turcs ont confiance dans l'armée, ce taux tombant à 17% et 4% pour le parlement et le gouvernement. Nouvelle preuve s'il en fallait de la place centrale que tient cette institution dans le cœur de la population. «Contrairement à ce qui s'est passé en Europe, ce sont les militaires qui ont donné naissance à la nation turque, dans les années 1920, rappelle Hakan Altinay, directeur d'Osiaf Turquie (Open Society Institute Assistance Foundation). Cela explique le soutien populaire dont elle bénéficie.» Depuis quatre-vingt-un ans, l'armée joue en effet le rôle de gardienne de la laïcité, de l'indivisibilité de l'Etat et des valeurs kémalistes. C'est d'ailleurs prétendument pour les défendre qu'elle s'est emparée du pouvoir en 1960, 1971 et 1980 et qu'elle a contraint le gouvernement dirigé par le parti islamiste Refah à démissionner en 1997.

Populaire pourtant

L'armée, plébiscitée par les enquêtes d'opinion, forte de 500 000 hommes et deuxième puissance au sein de l'OTAN derrière les Etats-Unis, perd pourtant de son influence. Bruxelles exige depuis cinq ans qu'Ankara limite le pouvoir des militaires, ce qui, sur le papier, est chose faite. Dix articles de la Constitution ont été modifiés en mai dernier, permettant notamment au gouvernement d'avoir le dernier mot en matière de dépenses militaires, pouvoir jusque-là détenu par le général en chef des armées. L'ensemble de ces dépenses figure désormais dans le budget de l'Etat et est soumis au contrôle des députés.

Autre changement de taille, l'armée n'a plus de droit de regard sur les médias publics nationaux ni sur l'enseignement supérieur. Enfin, le Conseil national de sécurité, instance créée en 1982 et qui a dicté pendant des années la politique intérieure du pays, à la manière d'un gouvernement parallèle, est depuis quatre mois dirigé par un civil. Yigit Alpogan, ancien ambassadeur, a présidé fin octobre la première réunion de ce cabinet relooké au rôle purement consultatif. «Une nouvelle règle du jeu est mise en place, explique Alexandre Toumarkine, secrétaire scientifique de l'Institut français des études anatoliennes, d'Istanbul. Cette orientation radicale, voulue par l'Union européenne, est extrêmement importante.»

Ces réformes ont été menées par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, dont le parti, islamiste, a longtemps été combattu par les militaires. Elles n'auraient toutefois jamais pu être appliquées sans l'accord de l'armée elle-même. «La majorité des officiers n'est pas enchantée de quitter l'espace politique, explique Alexandre Toumarkine, mais elle va le faire si elle obtient la garantie que c'est pour aller vers l'occidentalisation.»

Dans leur rapport rendu le 6 octobre, les commissaires européens ont salué ce retrait progressif des militaires de la vie politique turque, tout en rappelant que leur influence se fait encore sentir de manière détournée, notamment au niveau économique. Premier propriétaire foncier du pays, l'armée est à la tête d'une holding, Oyak, composée de 26 entreprises, forte de 30 000 salariés, étalant ses activités des banques aux assurances en passant par l'automobile. Parallèlement, elle contrôle une fondation comptant une vingtaine de sociétés spécialisées dans l'industrie militaire.

L'influence de l'armée dans les esprits ne semble pas non plus prête à faiblir. «Les Turcs aiment l'armée par tradition, souligne Alexandre Toumarkine. Celle-ci fait dans ce pays ce que d'autres acteurs sociaux font ailleurs. Après le tremblement de terre de 1999, elle a pallié les carences de l'Etat providence turc, en apportant l'aide à la population sinistrée.»

Hakan Altinay craint lui une détérioration de la question kurde, en Turquie et en Irak, qui forcerait les militaires à revenir sur le devant de la scène. Fin octobre, le commandant en chef des armées, le général Huseyin Kivrikoglu, a tapé du poing sur la table à ce sujet en réponse aux commissaires européens qui appellent la Turquie à donner davantage de droits aux «minorités». «Les Kurdes ne sont pas une minorité en Turquie, ils ont participé à la création de la République. Le Traité de Lausanne reconnaissant trois minorités (ndlr: Grecs, Arméniens et juif, ndlr) ne peut être remis en question.» Le message diffère peu de celui délivré sur le même thème par le gouvernement et le président de la République. Il a simplement été renforcé par le général en chef des armées dont la parole pèse, quelles que soient les réformes en cours.