Tewfik Aclimandos, historien, est chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine au Collège de France. Il est spécialiste de l’armée égyptienne.

– Comment Hosni Moubarak a-t-il perdu la main?

Tewfik Aclimandos: Reprenons la chronologie, il a commis une grosse erreur vendredi soir [28 janvier, première journée insurrectionnelle au Caire] en prenant la parole sans apporter de réponses. Il dit alors qu’il est le patron, ce qu’on savait déjà, qu’il veut garantir la stabilité du système, sauf que les gens n’en veulent plus. Il dit savoir que des gens souffrent, qu’il ne veut plus qu’ils souffrent et qu’il veut des réformes, c’est ce qu’il dit depuis trente ans. Du bon Moubarak, sauf que les gens ne veulent plus de Moubarak. Cela a donc été une catastrophe.

Le lendemain, changement de pied, il met en avant les membres de son establishment les plus respectés, les plus intègres. C’est ce qu’il aurait dû faire une semaine plus tôt, à titre préventif. A quoi cela sert-il? A enterrer Gamal Moubarak, Ahmed Ezz et les autres. Mais les gens ne veulent plus de Moubarak, ils ne veulent plus du clan présidentiel, ils ne veulent peut-être même plus du régime.

– Omar Souleiman, nommé samedi vice-président, et Ahmed Chafic, premier ministre, peuvent-ils avoir une autonomie par rapport au président?

– Ils l’ont déjà. Hosni Moubarak a eu recours à l’armée vendredi, désormais il est diminué. Quand vous êtes obligé de faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre parce que votre police n’a pas su le faire, après, c’est l’armée qui commande. Si elle obéit, c’est parce qu’elle l’a décidé. C’est pourquoi Moubarak avait considérablement développé les services de sécurité de la police. Pendant la guerre contre les fous furieux djihadistes [dans les années 1990], il avait toujours essayé d’éviter de solliciter l’armée. Il a toujours tenté d’en être indépendant. Il ne voulait rien devoir à personne.

– Pourquoi cet échec des services de sécurité non militaires?

– La police n’a rien vu venir. Elle avait l’habitude d’avoir affaire à des jeunes générations de «zozos» sympathiques annonçant des jours de colère depuis quelques années. En 2005, ils réunissaient 10 000 personnes, puis ça s’était effiloché. A l’automne, il y a eu un appel de ce genre, et on a vu 10 000 flics face à 500 manifestants, pendant que dans le même temps, à cause d’un match de foot qui avait mal tourné, des hooligans s’en prenaient aux magasins du quartier chic de Zamalek parce qu’il n’y avait personne pour les bloquer.

Après l’effet Tunisie, la police s’est dit qu’ils seraient à nouveau 10 000, sauf que cette fois, cela a pris… En plus, la police n’a pas voulu tirer, pour diverses raisons, à commencer par la crise morale, d’ethos qui traverse les piliers de la sécurité comme la Sécurité d’Etat, le plus haï. C’est une digression, mais elle est utile. Ce service est le plus politique. Dans les années 1950 et 1960, il protège la révolution; dans les années 1970, il gèle le jeu politique pour permettre à Anouar el-Sadate de manœuvrer; dans les années 1980, il impose à Moubarak une ouverture relative, il ouvre le jeu politique, un peu la presse; dans les années 1990, il livre la guerre aux islamistes pour sauver le tourisme et avec lui l’économie de l’Egypte.

Depuis le début des années 2000, il sert un clan présidentiel. Et il ne le vit pas très bien. Il ne peut plus dire qu’il sert l’Etat. Est-ce qu’il sert une clique? C’est la question qui le taraude, et c’est ce qui explique qu’ils [les services de police] n’ont pas tiré. Et qu’ils ont été débordés. Quand vous êtes face à une foule pour une fois plus nombreuse que vous et quand vous pensez au fond qu’elle a raison…

– Est-ce que l’armée osera tirer?

– Tous ces messieurs défendent l’Etat, ce qui veut dire aussi défendre son chef, mais quand ce chef est encombré d’une famille pénible – elle est perçue comme ça –, c’est problématique. L’armée ne veut pas tirer sur la foule, mais elle veut sauver l’Etat, et elle ne sait pas comment faire. Ce qu’elle fait, c’est faire peur aux classes moyennes [en jouant sur la peur des pillages] après avoir convaincu le président de se débarrasser de la clique de libéraux qui entourait Gamal. Mais promouvoir les figures les plus respectées, ce n’est pas la réforme. On va sans doute tenter de revenir sur les élections [de novembre 2010], dissoudre le parlement, et organiser des élections plus propres, mais c’est sans doute trop tard.

– Quel pourrait être un scénario de sortie de crise?

– Que le type parte avec les honneurs dus à son rang, que des élections soient organisées et que les Frères [musulmans] acceptent de s’autolimiter pour les scrutins à venir: ne pas présenter de candidat à la présidentielle, limiter le nombre de leurs candidats aux législatives, pour préparer une alternative qui ne soit pas la catastrophe. Une nouvelle ère politique s’ouvrirait, qui offrirait un boulevard à la gauche, aux Frères, mais dans laquelle les grandes options du pays seraient maintenues, et dans laquelle on ne toucherait pas à la paix avec Israël. Mais les passions sont telles que je ne sais pas si une telle perspective est encore possible.

– Le vice-président Omar Souleiman peut-il dire à Hosni Moubarak de s’en aller?

– Les militaires ont déjà fait passer ce message très tôt à Gamal à l’été 2010. C’est en riposte à cette démarche qu’il y a eu ensuite une campagne d’affiches pro-Gamal et qu’il a été du voyage à Washington avec son père [début septembre]. Ces derniers jours, soit il a compris tout seul, soit ils lui ont forcé la main.

– Omar Souleiman peut-il être l’homme de la transition?

– C’est un très grand bonhomme, il sert l’Etat autant que Moubarak, sinon plus, et je crois savoir qu’il a toujours pensé que le président était trop braqué par rapport aux Frères musulmans et qu’il fallait les intégrer dans le jeu politique. C’est un nationaliste. Il ne veut pas que les Frères jouent un rôle trop important, mais il constate que c’est aussi une force. Les militaires sont des réalistes. Ils ne veulent pas d’une guerre avec Israël que le rapport de forces ne permet pas. Ce serait un nouveau 1967 avec le risque à nouveau de perdre le Sinaï. Je n’ai aucune raison de penser qu’il y ait un général qui ne soit pas dans cet état d’esprit.